24 mai 2021
Chronique japonaise

Le titre est emprunté à Nicolas Bouvier, cet écrivain voyageur. J'ai déjà lu des bribes mais pas tout un livre, surtout pas en lecture lente.

Depuis quelques jours, alors que les petits arbres sont plus ou moins installés et que les routines d'arrosage et de fertilisation sont enclenchées, la lecture me démange. Comme j'ai rapatrié tous les livres en ville, il n'y a que ces trois bouquins qui servent de décor dans ma chambre «japonisée», deux de Nicolas Bouvier, l'autre est de Éric Faye. Allons-y pour la «Chronique japonaise», un livre qui me suit depuis si longtemps que ses pages ont commencé à jaunir. J'ai envie de commencer une lecture lente avec réflexions annotées. Au lieu de reprendre un carnet papier, pourquoi pas directement sur ces pages bien cachées sur la toile, une toile si vaste que l'on s'oublie bien dans ses replis.

Les deux premières pages, écrites à Kyoto le 24 février 1967, servent de mise en bouche. Titrées de «cahier gris» et sous-titrées En cherchant un logis, je suis vite ramenée à mon «cahier rouge», le journal que j'ai tenu pendant un an à peu près, de 1974 à 1975, et abandonné dès mon arrivée ici, à Montréal.

Visite en fin d'après-midi une ancienne maison seigneuriale, funèbre et belle, perdue dans le sud-est de la ville au-delà d'Uji. Vieux couple de patriciens désargentés qui louent une aile de leur immense demeure. Lui: squelette distingué, un veston de tweed usé passé sur une camisole de flanelle grise qui ressemble à un bourgeron de forçat. Elle, presque aussi décharnée, les yeux enfoncés et fiévreux, le visage comme un chiffon de papier de soie engoncé dans l'encolure d'un kimono sévère et somptueux.

En mai 2017, je suis passée à Uji-shi. Je me souviens du pont sur la rivière Uji, Ujikawa. Impossible de prendre une belle photo du pont qui est bondé de touristes en plus d'une procession costumée très colorée. À proximité du pont, j'ai pris une photo de la statue de Murasaki Shikibu, l'auteur du Dit de Genji, ou Roman de Genji. Nous avons aussi visité le Byōdō-in, un temple bouddhiste.

Nous sommes assis en tailleur au centre d'une pièce glaciale autour d'un brasero où un peu de thé amer infuse sur trois tisons. Au-delà des portes à glissières, un petit étang et un jardin engourdi où pas une feuille ne traîne.. On ne sait s'il pleut ou s'il neige, ce qu'on sait c'est que le printemps n'est pas pour demain. La pierre, la mousse, le bois, la patine des nattes lustrées par les chaussons qui reflètent le ciel d'hiver.

Aperçu du jardin japonais que j'aimerai créer ici chez moi, à l'Adolphine: un étang sec, une cabane à thé modeste, un jardin «engourdi» et une certaine végétation. J'ai dû commencer par planter quelque arbre et arbuste puisque le voisin bricoleur est trop occupé par un changement d'emploi alors que les bambous assemblés en panneaux attendent déjà au garage.

«J'aime entendre le bruit d'un enfant dans la maison», dit le vieillard, rompant un long silence auquel il retourne aussitôt tandis que les deux femmes - il y a aussi là une intendante ou une bru fort digne et fort ingrate - s'inclinent lentement. Impression d'être en visite chez des trépassés, chez des noyés remontés tout exprès du fond de la mer.

Je retiens de la plume de Nicolas Bouvier l'utilisation des paires de qualificatifs contrastants: fort digne et fort ingrate, sévère et somptueux, funèbre et belle.

Depuis que nous sommes ici, l'agent immobilier qui nous a amenés s'agite, s'ébroue, fait notre éloge alors qu'il nous connaît d'une heure à peine, vante cette maison impratique et spectrale, met du liant là où le liant n'a que faire et aspire bruyamment l'air entre ses dents serties d'or. Personne ne l'écoute et personne ne s'en soucie. Comme ces gens sobrement aimables et parfaitement composés doivent ressentir d'avoir à passer, pour cette tractation, par cet espèce de verrat!

En voilà une description tout à fait caricaturale du métier que je pratique depuis plus de quarante ans. Au moins je n'ai pas de dents serties d'or! Il y a quand même une part de vérité dans ce portrait. Une réputation que je subis socialement depuis toujours, n'eut été de ma vaillance à m'élever au-dessus d'une conviction populaire persistante.

... Le froid, le poids du froid, son importance dans la vie ici: il entre du grelottement dans la musique japonaise, quant aux arbres! ces branchures tordues, anguleuses, comme s'ils avaient des crampes, comme si le froid s'en était mêlé. En toutes ces attitudes du corps qui frappent dans le théâtre ou dans l'estampe: gestes étriqués, ramenés à soi, qui ont pour seul but d'empêcher la chaleur du corps de s'enfuir ...

Le taxi qui devait nous attendre a disparu. En remontant la ruelle j'ai retrouvé le chauffeur assoupi dans une petite épicerie entre les jarres de choux aigres et de navets en saumure qui fumaient dans la nuit tombante.

Retour vers Kyoto par une route que j'avais faite à pied voilà huit ans. En six ou sept semaines de marche j'étais descendu de Tokyo jusqu'ici en suivant les étapes de l'ancienne route impériale qui aujourd'hui passe pratiquement par les champs. Nuits passées sous l'auvent de petits temples à la campagne, hameaux et rizières solitaires de la péninsule de Ki: j'arrivais aux faubourgs de la vieille capitale en chemineau émerveillé. C'est ainsi qu'il convient d'aborder une ville qui compte six cents temples et treize siècles d'histoire. Je m'en souviens comme d'hier: chaude pluie de juin, de hautes frondaisons vert pâle bougeaient contre un ciel lumineux et gris. Ces mêmes arbres aujourd'hui dessinés par la neige. Dans l'intervalle qui sépare ces deux trajets j'ai l'impression d'avoir été d'une certaine façon absent de ma vie. Je suis curieux de voir qui du pays ou de moi aura le plus changé.

Aujourd'hui, une amie m'envoie un lien youtube sur un poème de Robert Frost, A Road not taken. Ai-je été «absente de ma vie»? Ma vie sur l'autre chemin jamais pris? Qui du pays, le Vietnam, ou de moi, a le plus changé, depuis quarante-six ans? Les deux certes mais surtout en directions opposées. Ici chez moi, en ce pays nordique ou le «poids du froid» pèse, je ramasse et recolle patiemment des miettes de culture apprise et assimilée. Je m'assume, apaisée. Il est temps.

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