15 mars 2011
La tête ailleurs

Je me suis lancée dans ce gros livre «Au zénith», un livre de forme carré, à la couverture typographique, aux pages de papier lisse, choix de son éditrice Sabine Wespieser. À près de huit cents pages, avec cette reliure, impossible de le lire n'importe où, n'importe comment. Déjà qu'il ne tient pas dans le protège-livre, alors il est resté là, sur le coin de mon bureau, depuis quelques jours. Je le regardais mais n'arrivais pas à me décider d'y plonger. Profitant d'une journée calme, c'est chose faite.

Pour entrer dans le livre, je me suis servie des photos reçues via le forum des anciens de l'université. Des photos superbes prises dans les montagnes des provinces limitrophes sino-vietnamiennes. Des images qui me sont revenues à la mémoire au fur et à mesure des descriptions. Les personnages, le climat d'oppression communiste me viennent aisément. Je ne sais pas si ce sont les mots du livre ou si ce sont mes connaissances apprises du sujet qui les font vivre devant mes yeux de lectrice. Ou est-ce une mémoire ancestrale qui surgit de mes veines? L'acculturée en moi, d'instinct, cherche à identifier ses racines. Tout comme à la lecture de Camus, ce sont les racines littéraires qui prévalaient.

Je crois avoir déjà évoqué ici le sentiment d'être étrangère quand je suis au théâtre Jean-Duceppe, parmi cette faune pourtant de ma génération, mais résolument québécoise de souche plus vieille. Aujourd'hui, une pièce de théâtre sur deux se produit d'un seul jet sans entracte. C'est toujours en cours d'entracte, pendant ces vingt minutes, que je ressens fortement ma différence. Avec Lui, c'est devenu un sujet de dérision. La dernière fois, j'étais là, debout dans la rangée, faisant quelques pas en m'étirant, scrutant la salle, dans le brouhaha des conversations de toutes parts, comme pour chercher du regard la complicité d'une autre présence, d'une autre différence. Et Lui qui me disait d'un ton léger: «Non, tu es toujours la seule»! Je confesse volontiers que la dernière fois, j'ai ressenti un vague sentiment de bravade puérile, comme si je tenais à être remarquée par ma différence justement.

Aujourd'hui donc, mon téléphone n'a pas sonné. Aucun courriel non plus de clients. Seulement de la publicité ou des infolettres que je jette machinalement à la poubelle. Lui étant parti pour la journée, assumant tous les rendez-vous, je mangeais seule sobrement.

Ce soir, avec Lui, nous regardons coup sur coup «La tête en friche» et «Ne te retourne pas». Assurément, sans le dire, mais c'est pour me faire plaisir que Lui a loué ces trois films français.

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