02 août 2006
Je pleure

Je cherche mes mots pour écrire le petit texte d'hommage à mon père qui sera publié dans le quotidien La Presse cette fin de semaine et je pleure. Un hommage mais attention, il est bien vivant mon père. Un petit texte mais tant de pensées se bousculent derrière cette contrainte d'espace. Contrairement à l'écriture de ce journal que j'effectue parfois sans même relire, ce matin, je corrige, j'efface, je change les mots, la tournure, et je pleure. Je veux dire simplement mais le mélo transcende. Je veux dire plus en moins. Déjà, pour dire quoi que ce soit, je pleure.

Puis je relis les quelques textes que j'ai rassemblés ici, dans le but de partager avec quelques intimes, et je pleure. Depuis hier que je fouille pour trouver une photo de mon père, finalement, ce sera une photo de mon père et de ma mère, ensemble, indivisibles.

Malgré ma volonté de faire simple, une salle de réception est réservée. Il y aura bien sûr, des fleurs, des ballons, un gâteau et ... ses descendants. Dans la première partie de son livre, à propos de l'immortalité, Thierry Hentsch disait que dans la mythologie de la Méditerranée orientale, l'immortalité est un bien rare, accessible qu'à la race des héros. Alors que le commun des mortels se console tant bien que mal à l'idée d'être biologiquement prolongé par sa descendance. Et bien, mon père est immortel par ses neuf enfants et dix-sept petits-enfants!

J'essaie de me passer de journaux-papier depuis quelques mois et je lis moins de journaux électroniques, mais hier, retour du premier journal-papier La Presse, où s'étalaient en grand format les photos de la désolation au Liban. Et je pleure ce petit d'homme, désormais descendant de personne. Endormie dans la torpeur de l'été, j'ai fait comme si je n'avais pas vu, mais aujourd'hui j'ai vu ce petit d'homme, tout raide dans son linceul de sable, sa suce encore attachée à son vêtement déchiré par une sorte de chaîne. Une chaîne, signe de son destin. Une suce, son arme. Et je pleure. J'essaie de retrouver la photo sur l'écran, mais non, je ne commettrai pas le sacrilège de le mettre en lien ici. Thierry Hentsch raconte aussi, dans son livre «Raconter et mourir», que le héros, lui, ... « ne se contente pas de cette obscure continuité (par sa descendance), ... L'anonymat, l'oubli lui sont plus odieux que la mort. Si l'homme ne peut vivre dans l'éternité réservée aux dieux immortels, qu'il lui soit au moins permis, à supposer qu'il en ait le choix, de survivre éternellement dans le récit de ses hauts faits. Loin de fuir la mort, le héros s'y expose. Le héros est celui qui risque la mort, qui met délibérément sa vie en jeu pour gagner l'immortalité de la renommée. Et qui a un chantre pour le raconter.»

Nous n'avons pas tellement changé depuis ces temps anciens. Et si nous essayons de laisser grandir nos enfants, au moins pour qu'ils réalisent consciemment qu'ils ne sont que mortels. Si nous arrêtons d'être le chantre, les hommes ne rêveront pas d'être héros, fabriqueront des descendants. Et rire au lieu de pleurer.

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