30 novembre 2001
Les fantômes

Hier soir, à cette fameuse réception de Noel, je me suis retrouvée parmi quatre cents personnes. Je ne sais pas à quoi je pensais, à rien je pense. Juste avant de partir, je demandais à mon mari l'allure de la soirée: spectacle, orchestre et le prix du billet. Avec la réponse j'ai quand même supposé un certain genre, alors j'ai ramassé mes sandales argentées à tout hasard. Devant la salle de réception, il m'a fallu prendre mon souffle et ma contenance pour descendre de la voiture. Alors que mon mari devait aller stationner, je pénétrais dans ce grand hall ... Les robes longues, les dos nus, les grandes tenues et tout ce monde m'ont décontenancée. Mon chandail perlé, mes pantalons noirs et amples, mes sandales m'ont sauvée ... Puis c'est la ronde des fantômes qui reviennent, certains d'une très lointaine vie ... Celui-là, tiens, une face imberbe dans le temps, arbore maintenant moustache grisonnante et un petit air de dignité. Il y a bien vingt-cinq ans que je ne l'ai pas vu. Et cet autre, trapu avec une face à la quasimodo, suite à une attaque de l'an dernier. C'est vrai qu'il a été de nos employés il y a quinze ans. Et celle-là qui a "traversé" chez un compétiteur, le nez en l'air, la bouche pincée. Elle est venue me saluer comme si de rien était (il est vrai que l'histoire était vieille de douze ans et plus!). A-t-elle oublié ou bien c'est moi qui n'oublie rien? Et cette autre qui venait m'embrasser, toute contente des retrouvailles et la première chose qu'elle m'a dit, c'était: "Vous n'avez pas du tout changé. Avez-vous commencer à réaliser un peu votre rêve d'écrire un livre?" C'est dire comment elle a été proche, et comment cela m'a fait quand elle tirait des ficelles qui entravaient les affaires de mon entreprise. Elle aussi a agi hier comme si le temps a tout effacé et que la pendule est à zéro. Quand je l'ai vu, en fin de soirée, avoir des gestes protecteurs avec quelques autres personnes de son environnement actuel, cela m'a frappée! Ces gestes, c'est moi qui lui a apprise. Et les autres qui sont là, "alive and kicking" comme on dit, c'est moi qui leur a montré le métier et ses astuces. Bien sûr, c'est à eux-mêmes que revient le mérite de la survie, même s'ils ont, par le passé, mordu la main qui les a élevés. J'étais souriante et gracieuse, je n'ai pas évité personne, je n'ai repoussé aucun. Mais je n'ai pas oublié. Point.

Et ces autres, laissez-moi les appeler, les "boys" qui jouaient des coudes et de la solidarité de boys qui s'envoyaient des appuis et des votes de courtoisie, se négociant des postes de conseil d'administration, bénévoles certes, mais prestigieux, et moi, leur grain de sable dans l'engrenage! J'avais démission, de guerre lasse, il y a six ans. Aujourd'hui, je suis toujours entière et altière. Et eux qui ont tous passé le chemin, sans laisser de trace.

Dans ce zoo, je me sens étrangère. Les fantômes ne sont pas nécessairement ceux que j'ai revu hier soir, mais eux et tous ceux qui peuplaient mes autres vies, d'époques si lointaines dans ma réalité actuelle que, le temps d'une soirée, leur réapparition m'ébouriffe et me dérange. Ne serait-ce que pour mon réflexe longtemps appris et délaissé dernièrement de bien paraître, comme une surface de lac en miroir où nulle brise ne trouble.

Nous étions assis à une table à moitié pleine, avec des gens avec qui nous avons conversé librement et que nous avons quitté sans regret vers 22h30. Ce n'était pas comme dans le passé où nous étions les meneurs d'une équipe qui occuperaient bien une demie-douzaine de tables, où nos obligations nous forçaient d'arriver tôt et de quitter tard. Entre les deux, il fallait bien flatter, encourager, saluer, charmer, arbitrer, surveiller, etc... des adultes si immatures qui, quelques mois ou quelques années plus tard partiraient au chant du cygne, vers des horizons plus hypnotisants ... Non, je ne suis pas dans une profession libérale, ni une industrie, ni un domaine si différente des autres. Je suis dans un zoo où la comédie humaine est prévisible, mais invisible pour ceux qui se croyaient imbus d'une mission d'éducateurs de masse. Mais c'était moi, avant, quand je donnais du temps, je donnais aussi mon coeur, mes pensées et ... mon argent.

C'est peut-être pour cela qu'aujourd'hui, je prend toujours un temps de recul ... avant de donner un peu de mon temps, une parcelle de mon coeur, une bribe de mes pensées et ce que je peux en argent.

Aujourd'hui, seule trace du retour des fantômes d'hier soir: je suis courbaturée, même si je n'avais pas dansé. Mais j'ai fait ma journée, terminé un dossier, vu ma fille, discuté avec les garçons de leurs encadrement pour la semaine prochaine. Ce soir, il me reste à m'asseoir en famille tous les sept, pour officialiser un départ, prévoir nos premiers gestes du retour et aussi les premiers gestes des autres en cas de notre non-retour. Trois démarches différentes dans le temps. Je suis fière de nous! Dans quarante-huit heures, je quitterai mon petit monde et ses fantômes, si mon vol ne retarde pas encore son départ pour la ... troisième fois!

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