22 novembre 2001
La vie

En débouchant de ma rue ce matin, je croise une camionnette version sportive noire sans nom - moi et les marques d'autos! - décorée d'un chapelet de pompons roses et guirlandes argentées. Quand je me suis mise derrière elle, je vois deux grands coeurs enlacés, bordés de pompons roses encore. Sur les coeurs, deux seuls mots: "Just married!" . C'est quand même incongru, au milieu de la semaine, alors que les belles feuilles rougeoyantes ne sont plus et la belle neige blanche n'est pas encore là. Deux minutes plus tard, les mariés extraordinaires et moi, nous croisons un cortège funèbre toute en pompe, avec des limousines et couronnes de vraies fleurs. Ainsi va la vie et ... l'après vie!

Chez le dentiste, je me fais remarquer que mes dents avant sont usées et toutes égales, alors que j'arbore un plombage fêlé à droite et un autre éméché à gauche. Je paie le prix de mon calme apparent en grinçant les dents la nuit, il paraît. Et si je tape sur les autres, cassant leurs dents, je préserverai les miens, j'imagine!

Des ouvriers travaillent sur le ciment autour de la maison. À 9h30 le matin, mon mari leur téléphone: "Où êtes-vous? Est-ce que vous venez?" - "Oui, on déjeune en ce moment ..." Ils ont l'air si jeune, surtout le plus petit. Il a même l'air simplet. L'autre a trois anneaux à l'oreille gauche, c'est sûrement une mode. Le boss vient faire son tour parfois. La compagnie n'a pas de nom, pour de vrai ou pour le moment, je ne sais pas encore. Mais ils travaillent bien, en prenant leur temps. Si tout le monde prend leur temps pour déjeuner, pour bien faire la moindre tâche de ce qu'ils font. Il n'y aura personne pour grincer des dents, de jour comme la nuit!

Le "shepherd pie" (pâté chinois de ce nom) est dans le four depuis l'après-midi. Je voulais être sûr que mes apprentis d'arts martiaux se nourrissent comme il se doit, ils ne sont pas des moutons pour autant. Mais la bergère que je suis, a délaissé le pâturage pour faire l'épicerie. Pas un seul fruit dans la maison depuis deux jours, c'est tout ce que je peux assumer en culpabilité de mère (tiens c'est peut-être pour ça que je grinçais les dents hier soir, sans le savoir!). Juste à la caisse, au moment de tout mettre sur le tapis du comptoir, le téléphone sonne. Alors, je travaille d'une main, je tiens le téléphone de l'autre. D'un oeil, je surveille ce que fait la caissière, d'une oreille j'écoute les récriminations d'une cliente. Je baisse ma voix d'un octave et j'y ajoute un peu de miel, un peu de caresse, pour calmer ses esprits échauffés. Avec l'oeil et l'oreille restants, je suis loin d'être toute là, sous l'enveloppe de ma peau.. Je n'ai rien appris du zen de mes ouvriers!

Au retour, je suis trop éparpillée pour manger même. Alors je m'éparpille un peu plus, en avalant une grosse portion de "panetone" et une clémentine. Puis je me ramasse comme je peux pour le théâtre ce soir, avec mon époux, ma fille étant à Québec pour deux jours de congrès des géologues.

Alors nous y voilà! "L'hiver de force" de Réjean Ducharme, tout ce qu'il y a de plus québécois comme écriture et comme personnage. Je n'ai rien compris de la première partie, après l'entracte, c'est pire! Pauvre petit mari qui, pour une fois qu'il est au théâtre, tombe sur ce qu'il y a de plus opposé à ce qu'il est. Il veut même partir avant l'entracte, mais je lui dit que cela ne se fait pas. Il veut partir à l'entracte mais j'ai fait miroiter le crescendo qui donnera un sens à toute cette pièce que les gens semblent adorés. Aiment-ils vraiment ou bien font-ils comme les autres? Faut-il obligatoirement aimer parce que c'est du Réjean Ducharme, l'écrivain québecois mythique? Il y a ce délire dans le verbe, il y a ce brut dans le ton. Mais rien ne me fait vibrer, même cérébralement, parlons-en pas de l'émotion. Pourtant, c'est de l'écorché vif, ou la pose appuyée de l'écorché vif! Il m'a perdue!

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