05 novembre 2001
En bout de piste

Obscurément, en me proposant pour ce congé d'ordinateur de deux jours, je voulais tester l'incontournabilité que l'ordinateur est devenu. Deux jours, ce n'est pas très long, à quelques reprises, j'ai failli me diriger machinalement vers ma chaise, devant l'ordinateur. Mais je n'ai rien manqué, rien souffert. Il y a comme un début de questionnement sur tout ce que j'écris ici. Je me demande si le fait d'écrire tous les jours ne me stérilise pas, d'une certaine façon. Parce que tous les jours, il y a comme un bout de piste de ce qu'on a à dire, puis le lendemain, un autre petit bout! De l'instantané! Beaucoup d'instantanés, tellement que parfois, l'on se demande si le portrait global nous ressemble encore! Les derniers bouts de pistes m'ont lassée et usée. Prise de doute, je me suis arrêtée deux jours pendant lesquels je pensais de temps à autre à ce journal et il n'y a qu'un seul mot qui s'impose à moi: stérile ! Ne riez pas, je n'essaie pas d'être pathétique! Seulement, je me sentais comme avoir déjà tout dit, que je ne pourrai plus me renouveler encore et toujours. Comme un vrai bout de piste! Un début de la fin! Le spectre de Mongolo, ce diariste implacable qui après quelques années d'écriture systématique s'est effacé, son spectre me hante!

Ce matin donc, je tournais autour de l'ordinateur sans pouvoir me décider à venir écrire ici. Il a fallu prendre un peu de temps, me relire un peu, au hasard, au cours des derniers deux ans, pour aimer toujours ce que j'avais écrit, sur choses et d'autres, et me retrouver, et me réassumer et me redécrire ici au fil des jours ... La faute est peut-être à ... mon rhume! Ce rhume que je n'ai pas pris au sérieux, alors il s'impose de force! Quand je tousse, je me sens vieille et par association d'idées, je remarque ces annonces à la télé pour des "serviettes absorbantes" qui seront pratiques un jour pas si lointain ... Quand je me couche, je me couvre la tête, je m'enveloppe de toutes parts, pour me protéger, comme ces exclus tapis aux abords de villes fortifiées. Quand on est malade, on se sent exclus de toute façon, de la scène des bien portants. Mais il ne faut pas s'alarmer, je me porte bien, mis à part le rhume!

Je ne suis pas aller au cinéma vendredi, mais plutôt voir des armoires de cuisine avec mon mari. Je suis bien sortie souper samedi, en famille avec une cliente, en voie de devenir une amie, non pas une paella chez ce restaurant espagnol qui vient tout juste d'afficher un avis de faillite, mais d'un plat passe-partout chez Jillian's, ce restaurant à musique forte et écrans de télé. L'intérêt des jeunes a primé sur celui des plus vieux. Courte sortie, mais bien suffisante pour mon rhume et moi! Je suis bien allée vôter hier, pour le gagnant ou le perdant, qu'importe! Dans ce cas, peut-être que, réellement, "qui perd, gagne"! D'un camp comme dans l'autre, on s'incline devant la démocratie!

J'ai bien lu un peu, mais les deux livres que je me suis proposée, "Les ailes brisées" et "Le prophète" de Khahil Gibran, tombent mal. J'ai terminé le premier et délaissé le second. Tout ce langage ampoulé, poétique, enflammé et mythique ne me parle pas. Je suis trop ancrée dans la modernité ... L'éventail de mes livres est si éclectique que l'exercice de revisiter mes propres livres comporte ce risque de retrouver des motivations tout à fait oubliées, quand au choix et à l'achat de ces livres dans le passé.

Hier soir, notre fille est venue, manger, bavarder et aussi regarder la télé, couchée en chien de fusil dans notre lit, avec nous bien sûr. Toute une soirée tranquille et paisible à se retrouver!

Et aujourd'hui? ... aujourd'hui, je lévite, ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs. Ce rhume me porte et je ne résiste pas. L'écho du monde est quand même à mes portes: j'irai à une réunion ce soir, pour mes affaires associatives; j'irai demain à cette rencontre familiale, pour la swami californienne, ma soeur. Bientôt, les soirées-bulletins où je serai la mère de l'un ou de l'autre ... Pour l'instant, je me donne un répit ... au lieu de se placer en bout de piste, j'aime bien de me sentir en marge de ... Restons en marge de, pour l'instant!

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