02 décembre 2005
Spleen

Que dire de cette journée où je me suis sentie si vide et si pleine? Ce matin, lever rapide, rencontre brève et retour en ville sans tarder. Sans même relever la statue de la liseuse dans la cour qui est encore tombée à la renverse pour la deuxième fois, alors que la statue du bouddha, en équilibre précaire n'a pas bronché. Évidemment, je n'ai pas pris le temps de prendre la photo de ce coin de la cour couverte d'une fine couche de neige, mais je vous remet la photo d'été, tiens, moi qui l'aime assez pour m'en faire un fond d'écran!

Au notaire, nous avons signé, devenant propriétaires de ce quadruplex. Voilà un autre voeu réalisé! Je suis tour à tour vide et pleine, inchangée et emballée. Toujours sur le fil du rasoir je pense. Même si j'avance vers quelque chose. Je crois que mes enfants me pèsent, non pas parce qu'il y a quelque situation alarmante en soi, mais parce que je suis leur mère. Je vois au travers d'eux et je m'inquiète.

Avec la fille et son beau qui sont arrivés ce matin très tôt, et les fils qui sont là tout autour, pour sortir ce soir entre eux et manger avec nous, qu'est-ce que j'ai à redire? Pourtant, il y a quelque chose qui me grise et me dégrise tout à la fois. Je n'arrive pas à rester calme. Je met quelque chose dans ma bouche sans arrêt, comme par bravade. Comme si c'est le seul geste qui dépend de moi, alors je le pose au lieu de le freiner. Évidemment, la baguette de pain est savoureuse, le pâté au porto délicieux, les pistaches irrésistibles, les raisins secs, la lasagne, les clémentines, le palmier, le thé, le café, le nutella à la pointe du couteau, ... Difficile confession!

Il y aussi le cousin qui conditionne l'univers à court terme de tout le clan familial. Et la mort sa copine qui flirte et guette au coin de la rue. Décembre déjà! Cette année, nous attendons. Quoi, au juste? Que la mort tourne le coin! Ou qu'elle s'y cache encore un peu, un peu plus longtemps!

Je me sens impuissante. Pour rendre les jours présents du cousin plus sereins. Pour rendre le parcours de vie des enfants plus lisse. Pour hâter la conclusion des dossiers professionnels et autres. Mon téléphone ne sonne pas. Mes appels n'ont pas d'écho. Mon agenda est vide et plein tout à la fois. L'heure est creuse.

Deux heures du matin. Je viens de me relever, après quelques heures de sommeil. Je me noie dans quelques verres d'eau. Il faut que je m'occupe! J'enregistre une vingtaine de livres dans ma bibliothèque virtuelle, au gré du voyage incessant des livres entre le perchoir et La Dolphine. Au passage, je lis ce poème que j'avais appris par coeur, il y a très longtemps:

Le lac
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jetez l'ancre un seul jour?

O lac! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde! Je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ces pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots:

«O temps! suspends ton vol; et vous, heures propices,
Suspendez votre cours:
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!

Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.

Mais je demande en vain quelques moments encore;
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit: Sois plus lente, et l'aurore
Va dissiper la nuit.

Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule et nous passons!»

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours du malheur?

En quoi? n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi? passés pour jamais! quoi! tout entiers perdus!
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus!

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faîtes-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air enbaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise: Ils ont aimé!

de Lamartine (Treizième méditation poétique)

hier consulter les archives demain

retour à la page principale

1