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Heureusement que nous sommes en ville depuis hier soir. Ce matin, ce n'est pas un matin tranquille. À 9h30 déjà, branlebas de combat. D'abord la douche qui est mobilisée, trois fils plus un copain y passent. Puis c'est la cuisine qui est envahie. Je me suis mise en tête de leur fournir des déjeuners plus costauds le matin, alors voilà, cuisine de cantine pour des déjeuners américains. J'étais bien la matrone qui officie derrière son fourneau ... J'adore l'ambiance.
À 11h, ils sont tous partis: mon mari fait le chauffeur, amenant un fils et ses copains chez mon beau-frère, lieu de rassemblement pour manger du chili (!), avant de partir voir la partie de football au Stade olympique. Pendant ce temps-là, les deux autres fils et la petite blonde iront aussi au Stade, mais pour travailler aux différents kiosques de vente de bière et de hotdogs.
Une fois le perchoir vidé de tous ses moineaux, enfin j'ai pu rempoter les orchidées, avant de partir de justesse à mon rendez-vous de travail. Deux heures avec des gens qui parlent trop, j'ai apprécié ensuite de manger seule et de rouler dans la ville doucement. Voilà quelques mois que je ne suis pas en ville un samedi. Avec le beau temps qui perdure, on dirait que tout le monde est dehors, désambulant, le nez en l'air. Je fais des détours en voiture juste pour regarder la ville, ses bâtiments et son monde. Alors que dernièrement j'apprécie de plus en plus me retrancher dans le confort douillet de La Dolphine, aujourd'hui, chemin faisant, je reprend le pouls et le goût de la ville, le théâtre de ma vie professionnelle. Je suis encore sensible à la vie trépidante, non pas que la culturelle et l'intellectuelle, mais aussi, le terreau, là où se fraie le genre humain, dans toute sa candeur et son usure.
Je suis enfin arrivée au Chainon, centre d'entraide pour femmes en difficulté, mais aussi magasin d'articles recyclés. J'y dépose tout le chargement de ma voiture, alors que, dans ce stationnement, des gens emportent un vieux canapé, à côté d'une dame, l'air distingué, conduisant une énorme berline, qui dépose elle aussi, un petit sac de vêtements. C'est ça aussi le théâtre de la vie et je suis contente d'en faire partie.
Me voilà au perchoir, presque désoeuvrée. J'y attend mon mari qui n'a pas oublié que les fils sont bien retenus au Stade, laissant le champ libre à nos amours. Douce complicité!
Ce soir, nous soupons tard, pour attendre le retour de tous. Les uns comptant le pointage de leur équipe gagnante, les autres leurs pourboires et leur salaire bien gagnés. Il paraît que la bière coule à flots, qu'aux kiosques de service alimentaire, ils mettent les petites jeunes filles au comptoir et les grands garçons en arrière, puisque les pourboires sont plus généreux ainsi. Il paraît que les amateurs sur les estrades, ceux-là qui paient assez cher pour leurs billets, crient assez fort d'excitation qu'ils n'ont presque plus de voix.
Alors qu'aux mêmes instants, les Gonaïves d'Haïti ont déjà perdu la une des journaux, cédant la place au désespoir du Darfour au Soudan. Désespoir silencieux et sans voix, puisque nous sommes trop occupés par les clameurs de la ville abondante, éblouis par tous les projecteurs de l'Occident multiple. Alors que le Japon essuie typhon sur typhon, coiffé d'un séisme à 6.8 degré de l'échelle de Richter. Qu'importe, le Japon c'est loin, et les Alouettes (l'équipe de football favorite) tout proche. Le baseball comme symbole du nombril nord-américain. Tout le reste est étrange et étranger, et loin.
Fortune de vie pour les uns, vie de fortune pour les autres. C'est ça aussi le théâtre de la vie, du genre humain et de ses contradictions. Pendant le jour je goûte à ma fortune de vie, ce soir j'assiste à la vie de fortune des autres, penchée sur ce journal. Malgré ma fortune, ce soir je n'arrive pas à dormir ...
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