06 avril 2004
Vivre, c'est ...

Ne pas cérémonieusement dire "Bon anniversaire" à mon mari, mais appeler notre fille pour qu'elle le fasse. Lui servir son thé Earl Grey, maintenant qu'il délaisse un peu la caféïne. Attendre pour déjeuner avec ma soeur. Acheter plusieurs durians en prévision de la grande réunion du clan pour Pâques. Trouver des suppléments d'oligoéléments pour les offrir comme ça à une amie épuisée professionnellement.

Surtout, ce soir, vivre c'est s'occuper de l'essentiel: Ma mère téléphonait vers 17h, la voix éteinte, elle est trop étourdie pour se lever. Je lui proposais d'aller chercher un phở (soupe), elle voulait plutôt un giò-chả (pâté). Bon, sauf que le comptoir qui les offre en vente est fermé! J'ai dû trouver le traiteur chez lui, pour acheter en privé! Ensuite j'ai fait le souper pour mes fils, démarré la lessiveuse et traversé la ville en direction d'Anjou.

Chez mes parents, pas de lumière, sauf une faible lueur en haut, dans les chambres. Je sonne. Ils ont mis beaucoup de temps pour répondre. Mon père arrive enfin, mais la porte n'est même pas verrouillée. Ils étaient couchés tous les deux. Ils n'ont presque pas mangé de la journée. Je les fais descendre. Ma mère vacille. En bas de l'escalier, elle s'écrase sur les dernières marches. Je remonte chercher la baume de tigre, en plus d'une pièce de vingt-cinq sous, qui me sert pour frotter longuement sur le dos de ma mère. L'odeur de la baume de tigre me rend malade, mais cette technique équivalente à l'application des ventouses d'autrefois, l'a requinquée. Elle fait quelques pas pour atteindre le fauteuil, où elle mangera la bouillie de riz blanc que je lui ai servi avec le giò. Puis je sers mon père à table, un bánh bao (pâte fourrée à la viande) tout chaud, un peu de giò, du riz blanc et du poulet en sauce. Ils mangent tous les deux, avec appétit. Pendant ce temps-là, je vide leur frigo de toutes les petites portions de soupes, légumes, riz, plats cuisinés de tous genres, des restes de repas de plusieurs jours passés, qu'ils pensent peut-être manger un autre jour, ou jamais. Je lave les plats et les bols en leur faisant une leçon de choses. Ils sont mieux là, avec un peu de vie autour. Tout le temps, je pense aux jours prochains quand ils seront moins autonomes encore. Je pense à cette marche inexorable vers le dépouillement et la dépendance. Je pense à cet essentiel que je leur dois et qu'ils le valent.

Je me prépare à partir, mais ils me retiennent. Mon père tousse énormément. Il m'offre sa poitrine pour que j'applique la technique baume de tigre-pièce de vingt-cinq sous-frottements vigoureux. D'habitude, il était plaignard. Ce soir, il se laisse faire. Sur sa peau marquée, des sillons rouges et meurtris apparaissent. Je double d'efforts, tout en blaguant doucement. Surtout, ne pas dramatiser. Il me présente son dos pour que je le marque de sillons violacés comme par des coups de fouet lacérants. Il dit qu'il se sent mieux. Je me lave les mains comme je peux, pour enlever le gras de baume de tigre, et l'odeur. Non, ils ne veulent pas remonter dans leur chambre tout de suite. Je m'en vais. La soirée a vite passé ...

Ce soir, comme vous voyez, je ne ris pas. Je vois mes parents, et je me vois aussi, un jour.

Pour revenir à celui qui vieillira avec moi, à la question: "Qu'est-ce que tu souhaiterai de plus dans ta vie, aujourd'hui, le jour de ton anniversaire?" Il répond: "Rien, je suis heureux avec tout ce que j'ai. Seulement, je trouve que c'est court, une trentaine d'années, pour en jouir!"

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