12 mars 2004
Action-réaction

Mon rendez-vous important s'est bien passé ce matin et j'en attend encore l'issue. Cet après-midi, un agent perturbateur est revenu à la surface. J'ai eu une discussion d'ordre pécunière au téléphone et j'en suis sortie sereine. Pourtant, ma cliente-amie a perçu le contraire, alors que je m'en tenais à un ton factuel et froid. J'attend encore pour la suite de ce dossier.

Mon ordinateur est revenu, tout revampé avec Window XP professionnel, et vierge de son carnet d'adresse, des favoris, etc. Étrangement, je n'ai aucune hâte à y transporter ce qui est sur ma disquette de "back-up". Un sentiment neuf accompagne une mémoire vierge. On dirait que l'excuse de ne pas transférer tous ces noms va plus loin que la tentative de ne pas hériter de leurs virus informatiques. Il y a que symboliquement, je ne fais pas suivre les personnes et le passé de nos relations mutuelles. Toujours cette tentation de partir à neuf, comme une femme sans mémoire et sans passé. Peut-être voudrai-je me donner la chance de repenser les relations avec les uns et les autres, repenser en quelques secondes, ou quelques minutes, avant de les réintroduire dans mon univers virtuel. Une illusion peut-être, ou un jeu. Le jeu de l'éternel recommencement.Ce qui est réel, c'est ce sentiment de légèreté et de liberté depuis quelques heures ... Mais aussi, je réalise combien je suis attachée à mon ordinateur, l'objet, qui n'est pas qu'un véhicule. Les derniers jours, j'étais sur un ordinateur plus performant, avec un plus bel écran et un clavier sans fil. Mais je n'aime ni ses couleurs ni ses lettres, je le trouve distant et dérangeant, avec tous ses liens visuels et auditifs. Le mien est petit, clavier comme écran, et nous nous tenons très proches l'un de l'autre, comme dans un espace intime au coin de ce grand bureau. Grave, non? J'en parle comme d'un amant ...

Ah oui, le mien, l'amant-ordinateur, il est muet aussi. Il peut penser tout ce qu'il veut, mais ses haut-parleurs sont fermés. Je ne supporte pas être surprise par la musique d'ambiance que certains installent sur leur site. Dès que vous y accédez, leur musique, même mélodieuse, vous agresse, comme un baiser volé, au mieux, ou votre territoire intime violé, au pire. Ce n'est pas que j'ai ma propre musique, mais mon paysage musical est assez désert et il ne se meublera pas. Je suis nulle en musique, pas d'oreille et aucun désir de m'améliorer.

J'en viens aux attentats de Madrid. Au risque de passer pour quelqu'un de cynique et sans coeur, je n'arrive pas à me joindre à la tollé des indignations. Que les morts me pardonnent, ce n'est pas que leur mort qui est absurde, mais toutes les morts. À l'exception des morts douces, à un âge avancé, sans douleur, ni maladie, simplement dans le lit, doucement comme une bougie qui s'éteint. À Madrid, les morts d'hier sont (vio)lentes, mais aux mêmes instants, il y a des milliers et des milliers de morts lentes de part le monde. Des blessés? Aussi, ils s'inscrivent en légions. Des mutilés? Eux aussi, des populations entières. Et si des millions de gens descendent dans les rues en des manifestations monstres pour dire à leur propre gouvernement de ne plus tolérer la fabrication d'une seule mine-antipersonnel. Je sais, nous réagissons instinctivement, c'est ce que les terroristes veulent, que nous réagissons. Bien réagir, à leurs causes, ou mal réagir, à leur violence. Surtout pas d'indifférence, comme le sort que nous réservons à des milliers et milliers d'autres, partout ailleurs.

Je suis lasse déjà, après avoir écrit le paragraphe précédent. Parce que devant mes yeux, je ne vois que les petites mains d'enfants en Inde ou ailleurs qui font des tapis, ou en Chine, qui font des pétard, ou en territoire Inuit, qui ne font rien mais qui tiennent le sac de papier au-dessus du goulot de la bouteille d'essence dans lequel ils vont inhaler la vapeur qui fait oublier leur horizon bouché. Je vois les petites filles mutilées d'Afrique, les petits garçons armés en Europe centrale, les femmes tchéchènes, les moines tibétains. Et des légions et légions d'enfants de la rue, de Colombie en Asie. Faut-il pleurer les morts ou les vivants?

hier consulter les archives demain

retour à la page principale

1

Untitled