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Sur les rives de nulle part j'ai accosté. Il faut dire tout le bien que cela m'a fait, mais avant ... Avant, il y a cette tournée presque routinière maintenant à l'hôpital pour une prise de sang. Dans le flot de tous ces humains, vieux et moins vieux, malades en devenir, égaux devant le système et les microbes, tares, bactéries de toutes sortes, je ne détonne pas!
Dix minutes plus tard, j'ai rejoint l'autre flot, sur le trottoir, dans les affaires, qui vend, sinon leur corps, du moins leur savoir-faire, comme si l'on sait, l'on veux et l'on peut maîtriser les vents opportunistes, les destins sauvages et les volontés d'autrui.
Dans l'heure qui suit, nous nous sauvons, sans même manger, pour être sûrs de pouvoir s'arracher aux flots. Sur les rives de notre petit îlot du nord, nous avons échoué. Lui, dormait là avec son gros manteau, du sommeil du juste. Moi assise devant le foyer ronflant d'un feu vif, rêvassant, voguant encore dans la tête, mais déjà, reprenant pied sur la terre sablonneuse. Puis je lisais les carnets de Henri-Pierre Roché, le père de Jules et Jim, ou plutôt, lui-même Jules ou Jim. Préface de François Truffaut, les années 20 en décor. J'ai lu jusqu'à la pénombre envahissante, les pages collées aux lunettes. Lecture difficile à cause du ton télégraphique et trop d'abbréviations et de diminutifs affectueux aux innombrables amis. Mais quand même, un certain éclairage sur les années 20 et sur les amours tendres des personnages. Voilà un film que je veux voir. Et aussi, en apprenant que Roché a publié son premier roman à 74 ans, je ne peux que faire le lien avec ce que l'on m'a rappelé aujourd'hui même: au cours de mes appels téléphoniques de ce matin, une ancienne employée que je ne vois plus du tout, m'a demandé à brûle-pourpoint: "Avez-vous réalisé votre rêve?" Moi qui ne me souviens plus de quoi elle parle! C'était d'écrire un livre! Je me contentais de lui dire que j'écris, j'écris beaucoup en ce moment, mais sans lui dire que je publie aussi, mais sur la toile!
Alimenter mon feu, rentrer du bois dans la maison, c'est comme palper le rivage pour moi, ou affermir l'ancre, le cordage. Nous partons enfin, en début de soirée, retrouvant au bout de la langue le goût d'un plat, puisque je n'avais pas faim avant, quand je dérivais.
Au perchoir, des crevettes sautées à feu vif et du riz blanc. Et les retrouvailles avec mon partenaire de lit et de vie, dans la pénombre de la chambre. Fin du naufrage.
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