15 janvier 2004
Froidure et Vie

Étonnamment, depuis ces derniers jours, j'apprécie de sortir par temps froid. Mon grand manteau, en plus de mon gilet de fourrure, mon béret, mes deux paires de chaussettes, mes gants que je surveille pour ne pas les égarer. Conduire doucement. Les pneus qui crissent. Les plaques de glace qui cognent sous la voiture quand elle finissent par se détacher. Les volutes de fumée blanche qui s'échappent des chaufferies. Un ciel bleu glacial. Au début, quand la voiture n'est pas encore réchauffée, mes orteils gèlent. Quand j'ouvre la bouche, mes dents ont froid. Je conduisais avec trois comprimés de médicament au creux d'une main, impossible de les avaler puisque ma bouteille d'eau a gelé!

Aujourd'hui, là où habite ma fille, les écoles sont fermées. Trop froid. Partout au Québec, les pentes de ski sont fermées. Trop froid. Depuis une semaine, mon mari part très tôt le matin, pour conduire notre plus jeune à l'école. Trop froid, mais aussi, pour soutenir son zèle à assister à l'étude dirigée de ses profs. Ce matin, moi aussi, j'étais partie avec eux dès 7h30 pour faire ... l'épicerie chez Costco. Mais l'heure d'ouverture est reculée à 9h et nous n'avons pas attendu. Dans ce très grand parking désert du Marché Central balayé par le vent et la poudrerie, cette impression de dominer le monde. Alors qu'en temps normal, avec la circulation, les gens et les autos, c'est plutôt la confirmation que nous ne sommes que fourmis besogneuses comme tous les autres!

Conversation avec mon amie de Québec qui est plus peinée que je ne l'avoue pour la bizarrerie d'hier. Je me fais rassurante pour elle, mais je ne suis pas sûre d'avoir réussi.

Repartir dans ce froid en direction de Chomedey, Laval. Manquer l'embranchement pour le pont qui porte le nom de mon mari. La rivière des Prairies a disparu sous la vapeur qui s'y échappe. Manquer la rue que je cherchais, trop égarée dans ce milieu de banlieue mal urbanisée, complètement dissipée par tous les affichages commerciaux à qui mieux mieux des deux côtés de la rue. Rebrousser chemin. Enfin arriver à destination juste pour prendre une clé!

Retraverser le pont, frapper ce bouchon sur la Métropolitaine. Défaire la ceinture de sécurité, enlever les gants, enlever mes lunettes, attraper le téléphone, trouver le numéro de portable du client pour l'avertir de mon retard. Enlever le bérêt pour mieux raccrocher mes lunettes. Le tout en conduisant d'une main. Et je ne garantis pas que mes yeux étaient restés sur la route. Je suis un danger!

Après le client, j'avais encore tourné en rond en auto, attendant mon fils qui doit sortir de chez le dentiste. Lui faire acheter un sandwich avant de le déposer au collège. Revenir au perchoir crevée!

Longue conversation téléphonique encore, pour mes affaires associatives. Là tout va! Attention, je serai encore tentée à faire plus, mais c'est plus sage de savoir arrêter au bon moment.

Nous repartons ce coup-ci à deux. Retourner à Chomedey, ramener la clé. Puis nous partons vers notre maison du nord. Peut-être que la vérification du chauffage n'est qu'un prétexte. Mais je suis contente de faire ce bon feu de foyer. Et nous tirons des plans d'avenir, et nous discutons. Nous sommes si bien dans ce nid modeste et simple.

Cette impression de vivre malgré le rude temps. Cette impression de faire corps avec les éléments. Évidemment, je suis habillée, j'ai une auto, les moyens. Je ne suis pas à pied, à attendre l'autobus, le ventre vide. Mais je l'ai déjà été, il y a vingt-huit ans. Et je me souviens encore, non plus du froid et de la difficulté de s'adapter, mais de l'ultime conviction que ma vie est entre mes mains. Entre mes mains. Avant, comme maintenant. J'aime croire que je n'ai pas combattu les éléments, mais je me suis adaptée.

Quelques heures entre mon feu et mes livres. J'ai ouvert par hasard le journal de Jules Renard et j'ai trouvé ces mots:

29 décembre 1891. Il faut se résigner à produire toujours l'effet contraire.
* Monter à cheval sans étriers sur un serpent.

Rien que ces mots. Sans explication. Il faut dire que les entrées de journal de Jules Renard sont toujours très courtes. Immédiatement, j'ai associé la première phrase à la bizarrerie d'hier. Et la seconde? Et bien, à la situation précaire et inconfortable quand on s'aventure sur un forum d'inconnus. Imaginez, moi, vieille guenon montée à cheval sans étriers sur un serpent! J'en suis tombée, obligatoirement! Mais en Vie!

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