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Lu d'une traite, ce petit livre format de poche, une couverture d'un vert criard, avec la photo d'une chinoise souriante comme dans un commercial, autour d'elle flottent quatre gros cheeseburgers double. Un titre rébarbatif, "Mon épouse américaine" de Ruth L. Ozeki, le titre original est tout aussi étrange, "My year OF MEATS" (oui, avec les majuscules). Un roman bizarre en partant, qui s'est construit comme un documentaire. Des personnages minables en partant, qui se sont avérés des humains tout à fait authentiques et crédibles. Lire ce livre est comme recevoir un coup de poing, pour ensuite remercier celui (ou celle) qui vient de t'assommer!
Mon pot-au-feu sent bon dans le four, mais il tombe mal, avec le sujet de ce livre! Mais, mis à part, l'histoire de viande dégoulinante d'hormones, il y a tous ces portraits sociologiques de l'Américain moyen et du Japonais cadre. Décapants! Je me demande comment je peux soutenir le rythme des lectures récentes, tout en gardant les pieds sur terre, et voir à toutes mes affaires.
Il y a aussi un autre mail qui m'arrive d'Australie d'un ancien du lycée de ma jeunesse, qui semble me reconnaître, alors que moi, son nom ne me dit rien! Montée subite d'un sentiment de culpabilité. Entre les anciens du lycée, et les anciens d'université, je ne me retrouve plus! Vrais amis, faux camarades, avec tous les échos d'anciennes amitiés à réchauffer, à ressortir des boules à mites. Certaines sont peut-être définitivement éteintes, ou bien même jamais existées, que sais-je? Je fais de mon mieux! Et des amitiés plus récentes, de souche québécoise, qui attendent une étincelle, un moment de sérénité, elles aussi s'éteignent doucement si je les laissent faire. Peut-être devrai-je penser à une méthode, pour tenir compte des contacts, pour ordonner les couches de relation, pour entretenir une correspondance, envoyer ces mails, prendre des thés ensemble, que sais-je? Tiens, je pourrai littéralement prendre une carte du monde, avec des épingles de couleur, et des numéros de dossiers, et un système de classement. Qui sait? peut-être que je finirai par les embrouiller tous? À preuve: celle qui m'a écrit aujourd'hui a donné le même prénom que celle de San Diego qui m'a écrit il y près d'un an. J'ai réussi à trouver dans ma mémoire une image pour identifier l'autre, celle-ci vient de tout brouiller les cartes ... Et si l'image que j'avais déterré pour l'autre, appartient plutôt à cette dernière? Et que l'une d'entre elles s'est trompée complètement et qu'elle n'a jamais été dans la même classe qu'une certaine Ngoc-Lê ... Avez-vous déjà essayé d'avoir un ton cordial avec quelqu'un qui vient d'atterrir, après trente-cinq ans, sur votre carnet d'adresses et qui vous écrit, en vietnamien bien sûr: "Chère Ngoc-Lê, quelle joie de te retrouver. J'étais au lycée avec toi, à Dà-Lat. Fais-moi signe vite pour que nous puissions renouer avec les histoires de trente ans passés!" Et moi qui essaie de répondre avec émotion: "Chère ..., je suis fâchée de ma mémoire déficiente. En début d'année, il y avait aussi une autre qui porte le même nom que toi qui m'a trouvée aussi. Comment faîtes-vous? Je suis ici depuis 75, mariée à un canadien (pour l'australienne qu'elle est, pour l'autre, qui est américaine, j'avais écrit, mariée à un québécois), 4 enfants, pas encore de petits-enfants. Si tu veux bien m'envoyer une photo, cela aiderait à retrouver ma mémoire (vous pensez que c'est possible de retrouver une jeune fille de quinze ans dans une photo de femme de plus cinquante ans, sous toutes les couches de vernis culturels, de vécus divers, etc.." Fin du mail. Incapable de pondre autre chose qui ne soit pas faux ou guindé!
Je retourne dans mes souliers présents, si cela ne vous fait rien! Ce soir nous repartons vers notre maison du nord, j'ai hâte de retrouver mon feu de foyer. Les fils et leur père vont faire de la motoneige demain. Et moi, peut-être un peu de raquette! Vous voyez, le Viêt-Nam est si loin, mais quand même, menaçantes, les quelques phrases échangées par mail. Puisqu'elles peuvent me faire tourner la tête ... Pendant que j'y pense, je n'ai toujours pas téléphoné à mon ex-meilleure amie qui est à Boston, en ce moment. Après trente ans, un numéro de téléphone nous sépare. Qu'est-ce que j'attend? Et puis, il faut que je retrouve ma voix d'avant les rhumes à répétition, celle de Norvège compte me téléphoner, pour entendre MA voix!
Ici, la semaine dernière, quand il pleuvait au lieu de neiger, on craignait la montée des niveaux des cours d'eau et des inondations. Depuis que le temps refroidit et la neige, tout rentre dans l'ordre. Je ne sais pas si le système marchera pour moi. Et si je m'enfonce jusqu'au cou dans la neige, peut-être que mes racines québécoises tiendront mieux dans la glace et que je pourrais oublier un peu la menace ... Mais le printemps viendra, et la fonte des glaces, et le vent du sud, le vent des retrouvailles, et des souvenirs, et des racines ... Serai-je emportée par les flots?
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