30 décembre 2003
Révoltes

J'ai renoué avec le flot abondant de mes règles, en plus des crampes oubliées depuis l'adolescence. Je ne sais pas si c'est une question d'attitude mais je le subis, cet état de femme! Cette condition qui m'a permis de donner la vie, qui m'a tenue en otage depuis plus de quarante ans, qui m'a amenée à donner la mort aussi, par deux avortements, cette condition, je la subis, comme toutes les femmes! Dans le fond des choses, je n'ai jamais été libre, comme pour toutes les femmes!

Je me sens comme une vache, pas folle encore, mais une vache usée, utilisée, trahie. Une vache prisonnière, sans barreau ni barrière, mais qui ne saura où aller, puisqu'elle traîne en elle, son boulet et ses chaînes!

Le frère de mon mari m'amène un flacon d'oligoéléments. Je serai parée de cuivre d'or et d'argent, il dit que je serai pétante de santé bientôt. Je bouffe ma dose de comprimés rouge de fer qui donne des selles noires de charbon. Je me sens mutante!

Les comprimés de tylénol ne suffisants pas, je me suis résignée à aller chercher ces comprimés anti-crampes. Elles sont grosses et grossières, d'un bleu métallique et menaçant, est-ce pour justifier le prix de près de 2 dollars le comprimé, non couvert par les assurances. Mon médecin prescrit 30 comprimés, la pharmacienne me déconseille d'acheter que la moitié. J'en ai avalé qu'un seul, voilà que les crampes sont matées, qu'est-ce que je fais avec les 29 autres? Un de ces jours, je les viderai dans le bol de toilette comme je viens de faire avec trois autres flocons, date d'expiration oblige. De l'argent jeté par la fenêtre, par les toilettes, bref, un autre cercle vicieux dans lequel je suis prisonnière, comme vous tous!

Réglons nos comptes, crions sur les toits tout haut, ce que toute femme vit, sous son tchador, sous sa jupe, son pantalon, sa tunique. Le plaisir parfois, certes, je concède. Mais ces serviettes de chiffon de fortune, du temps de ma jeunesse, cette honte quand l'on tache, jupe, pantalon ou tunique (ou est-ce que la hantise de tacher?), ces serviettes hygiéniques plus tard, où sont parsemés encore les copeaux de bois qui me causent des plaies douloureuses à l'intérieur des cuisses. Je m'en rappelle encore, mais comment puis-je oublier, avec le rappel mensuel implacable? Ah mais, il y a amélioration des conditions, je vous l'accorde. Sur cette terre de relative liberté d'Amérique, j'ai l'embarras du choix entre plusieurs grandeurs, de marques de serviettes super-absorbantes, et douces, et longues, et courtes, avec ou sans ailes. Je suis l-i-b-r-e de couler autant que je veux, comme au cycle dernier, où je suis l-i-b-r-e de consommer près de 100 serviettes ultraminces sans aucune trace de copeau de bois, sans plaie sur le haut de l'intérieur des cuisses. Toutes ces douceurs ne changent rien dans la condition fondamentale de femme. Je suis loin d'être libre. Et toutes les féministes de cette terre ne pourront se sauver de leur condition, ni ne me sauverons de la mienne.

Avec tout ce potentiel de donner la vie, je n'ai fait que quatre enfants. Quel gaspillage! Mais d'autre part, je paie encore, le prix de ma contribution à l'humanité. Au Québec, en moyenne, chaque femme fait 1,44 enfant (est-ce que c'est au pluriel qu'on doit écrire, à 1,44 enfant?). Il me semble qu'on est un peu lâche, un peu mollasse. On n'est pas très clair dans nos choix. Ou on n'en fait pas du tout, tout en sachant qu'on n'est jamais l-i-b-r-e comme un homme, ou on en fait plein, là on sera la mère comme toutes les mères, de beaucoup de petits d'hommes. Mais à 1,44 enfant, on est pris quand même avec les problèmes de garderie, ou de pensions alimentaires, en plus de devoir adopter des petits chinois, ou des petits roumains, mais aussi de grands immigrants qui débarquent avec leurs biais culturels, et leur grand-mère, et leurs cousins de la fesse gauche! Un jour, serons-nous en minorité chez nous?

Tenez, je vais ajouter un s à mon titre, révoltes. À me révolter contre tout, je me suis distraite de ma condition de femme. D'ailleurs, l'humain est bon à faire ça, s'étourdir en moulin à paroles, se farder et l'esprit et le corps, pour s'attaquer aux faux problèmes, et ainsi, mieux endurer le fond immuable des choses.

Tiens, avec la verve que je viens de témoigner, peut-être que je peux espérer un "come back" à mes illusions qui orientent mes actions, avant de m'allonger un jour, de gré ou de force, pour de bon ...

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