07 octobre 2003
Scènes de vie et tableaux musicaux

J'allais vous parler de scènes de vie. Des menus en anglais qu'on nous a présenté au restaurant et que j'ai retournés d'un ton froid et contrarié. Du profil de la jeune femme à la table d'à côté qui me faisait penser à une diariste déjà rencontrée plusieurs fois et que je ne vois plus en ce moment ni peut-être jamais plus. Du bébé chinois dans le panier d'épicerie d'une mère toute blonde et toute maternelle. Du morceau de pizza carré (juste de la sauce tomate froide dessus), du paquet de pépites de chocolat et du paquet de gomme-balloon qu'un grand jeune homme s'est acheté en guise de repas de midi. Et de son non moins grand copain achetant un autre morceau de pizza semblable, avec un paquet de pâtisserie et un paquet de gomme d'une autre marque. Quelle bouffe, quelle monotonie, quel manque d'imagination! Je suivais derrière, avec ma deuxième épicerie en deux jours ...

Mais je viens de revenir de l'Orchestre Symphonique et il y a tous ces tableaux! D'abord un chef d'orchestre que je n'ai jamais vu avant, Timothy Vernon, avec la tête, le gestuel et les mimiques d'un Robin Williams! Et le violon solo Jonathan Crow dans la Sérénade de Bernstein debout, en simple chemise noir, alors que je l'ai toujours vu en plastron et queue-de-pie et assis. Mais surtout, son tic à l'oeil droit, ses plaques de rougeur au visage, sa mâchoire stressée et son souffle perceptible, alors qu'il tire des sons étranges et incroyables de son violon. Cette sérénade, composée d'après "le Banquet" de Platon, me donne envie de lire Platon maintenant. Peut-être après ce Houellebecq que j'ai réussi à percer et que je digère à petites doses.

Bref, je veux revenir sur le programme de ce concert qui colle tellement à ce que nous vivons en ce moment avec mon oiselle sur la branche. L'oiselle qui a cassé son nid par un vent de folie.

En première partie, Les Créatures de Promothée, ouverture de Beethoven, et je cite les notes du programme: " ... les Créatures de Promothée célèbre ce héros de la mythologie grecque, ... qui déroba audacieusement le feu aux dieux pour l'apporter aux êtres humains. Ici, Prométhée insuffle progressivement la vie à deux statues, un homme et une femme ignorants qu'il élève par l'art et la connaissance."

En deuxième partie, La Sérénade d'après le Banquet de Platon, de Leonard Bernstein. Lors de ce banquet, il y eu un illustre dialogue au cours duquel plusieurs convives prononcent chacun un discours sur l'Amour. Bernstein résume la teneur de sa Sérénade ainsi: " Aucun programme littéral ne dicte le déroulement de la Sérénade ... À l'instar du dialogue, la musique se déploie au fil d'une série d'éloges de l'amour et suit généralement l'ordre des présentateurs que l'on retrouve chez Platon. Les liens qui unissent les différents mouvements ne dépendent pas d'un système selon lequel chaque mouvement s'élabore à partir d'éléments issus du mouvement précédent". Voici une description abrégée de chacun des mouvements:

I. Phèdre-Pausanias: Phèdre parle le premier et loue Éros, dieu de l'Amour. Pausanias rappelle qu'il y a deux amours, celui de l'amant et celui de l'aimé.

II. Aristophane: Aristophane joue le rôle de celui qui raconte une histoire au moment d'aller dormir et recourt à un mythe pour expliquer la puissance de l'Amour.

III. Éryximaque: Le médecin parle de l'harmonie des corps en tant que modèle des fonctionnements de l'Amour.

IV. Agathon: Adoptant la forme d'une simple mélodie à trois parties, le panégyrique d'Agathon aborde tous les aspects des pouvoirs, des charmes et des fonctions de l'Amour.

V. Socrate-Alcibiade: Socrate évoque sa rencontre avec Diotime et cite les propos de la prêtresse sur la démonologie de l'Amour. La célèbre interruption d'Alcibiade et d'une bande d'ivrognes marque l'Allegro qui prend la forme d'un rondo élaboré dont l'esprit se veut tour à tour agité, gigué, joyeux.

Après l'entracte, Ouverture tragique, opus 81 de Brahms. Il paraît que Brahms a écrit ce qui suit: "Je ne pouvais pas résister à la tentation de donner également libre cours à mon penchant mélancolique." Il ajouta aussi que "l'une pleure, l'autre rit". Dans le désarroi que je vis en ce moment, une larme m'est venue et aussi, par la suite, des sentiments verbalisés à mon mari, pas que l'expression d'une logique implacable sur l'état de la situation.

Le concert se clôture ensuite avec Les Métamorphoses symphoniques sur des thèmes de Carl Maria on Weber de Paul Hindemith, un compositeur inconnu pour moi jusqu'ici. Je vous cite les notes du programme: "Considéré comme un chef-d'oeuvre à maints égards - notamment en raison de l'invention dont le compositeur fait preuve dans son traitement des thèmes empruntés et dans son maniement de l'orchestre - les Métamorphoses symphoniques constituent sans conteste l'ouvrage orchestral le plus populaire de Hindemith.". Aussi, "le titre Métamorphoses, soit une transformation si radicale que l'objet d'origine s'en trouve méconnaissable, prend alors tout son sens."

J'ai la métamorphose de mon oiselle en tête, mais aussi celui de mon techniquement encore gendre qui passe très très mal l'écroulement de son monde. Et celui de mon garçon tendre qui se crispe devant la fissure de son mur de certitudes aussi. Au sommet de leur jeune âge, l'expérience des croulants, surtout de leur père et mère ne compte pas. La roue de la vie suivra son cours donc, et en mieux ... Gardons la foi!

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