26 septembre 2003
Jour et nuit

Jour et nuit je porte en moi des particules de projets, d’idées et d’histoires. De jour comme de nuit, ces éléments s’animent en des réflexions pas nécessairement suivies mais toujours utiles et décantent en des solutions ou en actions. Ce qui me fatigue, ce ne sont pas ces miettes épars ou leur assemblage cohérent dans un moment donné ou un autre. Ce qui me fatigue c’est que c’est jour et nuit, la bobine personnelle, de soi et de femme, emmêlée avec la bobine professionnelle, dossiers passés, présents et à venir, entortillée avec la bobine associative, à trois teintes différentes, et ainsi de suite, ...

Journée à démêler mes bobine de fils: entêtement et embêtement le matin, et incursion dans le monde diaristique, comme pour crâner et me distraire. Mais je ne suis pas dupe, les particules et les bribes dansent toujours dans mon subconscient, cherchant une piste d'atterrissage cohérent ... Percée en après-midi qui se manifeste en un tri dans la paperasse. Avec le tri, les idées se placent, les dossiers prennent leur place dans l'ordre des choses. Je pousse, j'argumente, je me place et je place ... La réponse vient en soirée sur le comment et le pourquoi d'une réponse à un mail qui me pèse pendant toute la semaine. La façon vient sur le comment et le pourquoi dans la tenue d'une assemblée importante en début de semaine prochaine.

Sentiment de répit à la fin du jour quand je me suis donnée la permission de traverser la frontière du délai de vendredi-16h, pour finaliser certaines choses que lundi matin. Sentiment de répit aussi parce que je me suis enlevée la pression de devoir absolument parler à certaines personnes aujourd'hui, au lieu de plus tard, comme demain par exemple. Si je porte jour et nuit mes particules, pourquoi ne pas transgresser l'intouchabilité des minutes privilégiées chez les autres, pour y jalonner aussi des éléments de solution.

Souper avec les fils, puis je pars, seule, à l'Orchestre symphonique de Montréal. Soirée Tchaïkovski avec le pianiste Andrée Laplante, avec au registre le premier concerto et la dernière symphonie, la sixième. Néophyte, j'écoute comme on se laisse glisser avec confiance dans les bras de connaisseurs. Et j'apprécie le refuge que la musique me procure, assise là, en cinquième rangée, juste là, pour voir et apprécier les doigts dansants du pianiste et la ligne de mâchoire du violon solo. Pour apprécier, j'ai besoin d'entendre et de voir.

Attendre l'autobus au coin de la Place des Arts, à 22h30. La ville nocturne bât son plein, une ambulance est stationnée au carrefour, deux camions de pompiers passent, toute sirène hurlante, les gens, les voitures ... Quatre autobus passent avant le mien, mais cela ne me dérange pas, puisque j'essaie de trouver autour de moi le signe de mon appartenance! La musique que je viens d'écouter fouille peut-être l'âme humaine, traversant les âges, mais elle n'est pas là, autour de moi, dans ses manifestations urbaines. Le livre de Kundera que je viens de finir met le doigt peut-être sur l'âme du nomade que nous sommes tous devenus, mais là, au coin de la rue, je suis étrangère de la ville et de la nuit.

À l'autre coin de rue, en descendant d'autobus près de chez moi, dans la pénombre j'aperçois trois jeunes hommes qui attendent le leur. Deux d'entre eux sont mes fils, mais là, dans la rue, ils s'en vont vers leur ville natale, leur monde, leur vie, alors que je m'y retranche ...

Au perchoir, je ne retrouve pas mes mots tout de suite pour continuer les bobines colorées, mais instantanément mes inquiétudes de mère! Fifille, où es-tu rendue, entre le 62è parallèle et Montréal (le 45è?) À minuit presque, nous sommes encore aux abois, à minuit le téléphone a sonné ... À 3h du matin, un fils arrive, où est l'autre? Nous dormons épuisés ... À 5h00, je me lève comme une poche, descend au sous-sol en titubant, il faut que je sache où est l'autre fils ... J'entre dans leur repair sur la pointe des pieds, quoiqu'ils ne sont pas réveillables à l'heure qu'il est! Il est bien là, recroquevillé sous son drap. Tiens, sa cousine est là aussi! Jour et nuit, vous dis-je!

À 5h30, je prend mon bain, comme si je viens de passer une journée et une soirée bien pépères! Puis je vais sur le balcon en chemisette, relisant des passages de mon livre, humant l'air d'un autre jour ... Un autre jour, une prochaine nuit ... Les bobines colorées se repointent, les éléments de solution s'agencent ... Je ne connais pas vraiment l'étoffe de ce prochain jour mais ... je suis là!

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