|
Quand je ne bouge pas, profitant de la déhumidification de mon climatiseur, quand je ne lève qu’un petit doigt pour placer quelques appels, prétendant m’occuper de mes affaires associatives, je ne fais que feinter avec le sentiment coupable qui m’habite. Quand je sors un peu, pour me déplacer d’un point a à un point b, le ciel tombe en grosses gouttes drues et vengeresses, ou bien darde un petit rayon de soleil cachotier. Mais l’humidité règne toujours, comme une fatalité …
Si je ne me cache pas la tête dans le ventre vide de l’autruche que sont les « reality shows », les vieux vieux films aux bons sentiments, j’arrive aux nouvelles pour voir les catastrophes qui s’abattent ailleurs, toujours comme une fatalité … et je me sens plus coupable encore, moi qui est à l’air frais, moi qui n’a pas un besoin urgent de courir au devant du boulot en ce temps ingrat, et ainsi de suite … Moi qui est aimé, moi qui n’a besoin de rien, moi qui se permet d’être capricieuse. C’est primaire et viscéral, ce sentiment de culpabilité qui nous prend, quand on se trouve épargné et qu'on ne s’explique pas ce qui arrive aux autres.
J’essaie de lire mais mon imaginaire n’arrive pas à décoller non plus. Alors je plane sur quelques pages, je dépose le livre, je prend un autre pour le redéposer peu de temps après. Je me force à lire un gros livre sur l’hypoglycémie, les deux infirmières qui l’ont écrit, fortes de leurs expériences et de leur ton très maîtresse d’école, professent tant et si bien que j’ai perdu l’appétit … Trop de fruits que je mange, pas aux bonnes heures, et pas le bon choix. Rien d’industriel ou de commercial, par exemple pas de mayonnaise achetée, pas de gruau en sachets, pas de confiture commerciale. Mais alors, il faut que j’embrasse la religion du bien manger à temps plein et que je casse toutes les habitudes et les plaisirs gustatives, pour me nourrir comme on nourrit un cheval et puis voilà tout. Je n’ai pas envie de me nourrir …
Au centre-ville cet après-midi, des places vides de parcomètre sur Ste-Catherine, c’est pas normal, pour une artère commerciale … Sur le trottoir, des mendiants, c’est pas normal, pour une société riche comme le nôtre. Une petite fille de douze ou treize ans marche devant moi, menue et petite, en jeans très serré, à taille très basse, et un petit haut qui dévoile le peu qu’il y a à dévoiler … C’est pas normal : elle n’a pas fini de grandir … Des jeunes partout, arabes, musulmans, latinos, blancs, noirs, asiates, même tenue, même manière, même vêtement, même canette à la main, la pointe de pizza dans l’autre. C’est leur monde, et quel monde? Et moi qui les regarde au passage et je ne comprend pas ...
Il me semble que je marche oblique, que la terre tourne en carré et que nous sommes tous lancés dans des trajectoires bien aléatoires et capricieux. Pour ne pas être éjecter de cette terre, il suffit de s'accrocher bien les pieds dans des gestes quotidiens et de se bourrer la tête avec du lest, et du bon lest je vous prie, pas de tare. Il doit avoir une raison pourquoi j'ai dans les mains un livre à couverture rouge, un recueil de nouvelles, intitulé "L'homme qui voulait changer le monde" de Herman Hesse. À la recherche d'une solution toujours, peut-être? Il ne faut pas perdre espoir ...
hier |