30 novembre 2002
Le rôti

Minuit à peine passé, je suis déjà ici. Mes jours sont courts en ce moment, plusieurs soubresauts dans la conclusion de mes affaires. Je ne sais pas ce qui flotte dans l'air, mais tout le monde sont pointilleux et chacun veut avoir raison. Comme une cerise sur le gâteau, je lis en plus que les montréalais sont les gens les plus malades, en comparaison à d'autres grandes villes. Mon histoire de rôti illustre bien la vie de fous que nous menons parfois!

Le rôti de soc de porc désossé (je ne connais pas l'équivalent de la coupe française) est la spécialité de mon mari, accompagné de patates pilées (la purée de pomme de terre française). Son rôti est à point, sa purée onctueuse. Dans le clan, lorsque nous invitons à souper, si son rôti n'est pas au menu, les convives sont déçus. Si je ne sers qu'une salade sans purée, ma mère est déçue. Lorsqu'il renseigne les autres sur le boucher d'où il achète sa viande (un simple boucher anonyme de grandes surfaces), sur ce qu'il faut faire pour apprêter la viande et sur le temps de cuisson, ils continuent à se languir de son rôti et sa purée. C'est facile pour moi, le rôti fait le bonheur de tous!

Mon rôti de la semaine attend donc dans le frigo depuis deux jours, dans son sac bien scellé. Il attendait le moment opportun pour faire le bonheur de quelqu'un. Hier, je décrétais le temps venu: vendredi soir, même si nos fils seront peut-être absents, invitons les deux familles de sinistrés qui passent leurs repas au restaurant toute la semaine. Je laissais des messages à leur cellulaire, je passais la matinée dans des échanges de courriels (pour le travail et les affaires associatives, non pas lecteur-diariste), le télécopieur ne dérougissait pas, le téléphone non plus. Bref, le rôti n'était pas prêt pour le four, la minuterie n'était pas enclanchée.

À midi, j'avalais de travers un plat de vermicelles et viande grillée, alors que mon mari payait déjà, prêt à partir vers un rendez-vous. Dehors, il neigait. Sur la route nous patinions, mes pneus d'hiver n'étaient pas encore installés (ni achetés!). Je téléphonais pour annoncer notre retard. Sur les lieux, la neige tombait toujours plus fort, nous ne voyions pas l'autre rive du St-Laurent ... Nous nous mettions à table pour de fortes négociations, trois heures plus tard nous y étions toujours. Tout le long, je pensais à mon rôti tout froid, le temps de cuisson de plus en plus sabordé, les affamés qui débarqueraient, tout joyeux de s'épargner un repas de restaurant et le petit bonheur éphémère que je leur proposais, de plus en plus compromis. Alors que vers la toute fin de la table de négociation, je rédigeais les clauses importantes, mon mari décrétait la fin du rôti: "Trop tard, nous achèterons autre chose en partant d'ici!". Mais ce n'est pas si simple, il neigeait toujours, nous étions maintenant en pleine heure de pointe du vendredi soir, il nous fallait sortir du pont de l'Ile-des-Soeurs, et de l'autoroute Décarie. Une heure plus tard (!), nous quittions enfin! Alors que mon mari courait les documents, moi je courais les invités ... Heureusement, je m'étais retenue d'inviter mes parents, une de mes soeurs n'a pas réussi elle à rejoindre son mari qui devait ramasser le petit à la garderie. J'avais rejoint l'autre soeur, m'excusant pour le rôti manquant pour cause de débordement de travail. Elle était dépitée, je lui disais de venir quand même, nous irions au restaurant! Elle était visiblement déçue: "Encore!" qu'elle disait. Pendant tout le chemin du retour, je cherchais une solution de rechange sans trouver. J'avais une tête de travers, l'estomac en compote.

18h30, nous attendions au perchoir, ma soeur qui ne venait pas (je ne vous raconterais pas l'aventure des jeans de son conjoint, ni du passeport qu'il a oublié dans un autre pantalon parti au nettoyeur, mais pas n'importe quel nettoyeur, celui-là qui est venu vider l'appartement pour le grand nettoyage de fumée de l'incendie!). Le téléphone sonnait souvent et je laissais à mon mari le soin de fignoler dossiers et négociations en cours. J'étais sur l'autre ligne avec ma fille qui était à Kuujjuaq, discutant des détails de leur retour en ville. Ils me donnaient carte blanche pour trouver leur logement. Je me disais très occupée, que son mari vienne avant elle et nous chercherons ensemble. Ce qui veut dire que je vais avoir le gendre au salon pour un temps (pas en bas avec les fils qui vont rentrer dans leurs semaines d'examen bientôt!).

19h30, nous partions au restaurant. Mon mari venait de donner rendez-vous à quelqu'un qui devait lui apporter des documents ... au restaurant, dans vingt minutes. Je bougonnais. Sur les lieux, de grandes tablées qui fêtaient ... Noël je crois, ou des anniversaires, ou simplement vendredi soir. Le bruit, le brouhaha, le tintement de vaisselle. D'autres coups de fil reçus, mon mari griffonnait sur le napperon de papier. Ma soeur, son conjoint et moi essayions de converser par-dessus le tout. Les garçons, mon neveu et deux de mes fils déconnaient de l'autre côté de la table.

Nous avions mangé gras et lourd. Le rôti se vengeait de son abandon. Le plat de mon mari refroidissait. Les garçons se lançaient dans le gâteau au chocolat. J'avalais mes comprimés de glucophage et de levure de bière. La panse pleine, nous avions commencé à nous sentir mieux ... Au retour je titubais ... J'ai besoin d'un thé vert bien chaud!

Je ne pouvais pas écrire, trop fatiguée. Je ne pourrais pas dormir, mon fils, celui qui m'inquiète le plus en ce moment n'était pas revenu ... Enfin, 1h30 ce matin, il était arrivé, sobre et sérieux. À l'instant même, je me foutais du rôti et de tout le reste ... Demain est un autre jour!

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