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Quand je descend en moi, je n'entend pas le tambour, je ne vois pas mille étoiles éclatés en mille feux. Quand je descend en moi, j'entend mon souffle et ma tuyauterie. Le gargouillement de ventre, en réponse au tic-tac de l'horloge, comme une goutte d'eau qui s'égrène dans l'évier. Parfois la charpente de la maison craque, ou des petits pas d'écureuils courent sur le toit. Avec la neige qui calfeutre, aujourd'hui, je suis plus que jamais seule, à errer dans mes conduites intérieures: une douleur lancinante dans mon bras, mes tempes palpitent, mes articulations craquent. Mais quand je fais circuler le Qi, elle galope bien dans mes veines. Quand je suis assise en lotus, tournant ma tête doucement à 180 degrés dans un va-et-vient imperceptible et doux, je me sens comme un mobile bien huilé, plus encore quand je suis comme un pantin, suspendue par le vertex. Quand je respire du ventre, je me sens bienveillante pour moi-même.
Curieusement, quand je suis sortie de ma tuyauterie, mes idées marchent plus librement. Je m'avoue des vérités plus difficiles à admettre. En même temps j'admet simplement, sans complaisance. Des profondeurs de mes abîmes, renaît toujours un bout de femme qui compte ses pas, mesure ses distances, qui se fait confiance et qui accepte que tourne sa machine indépendammment des autres, mais en même temps, se sent plus libre d'accorder son horloge au diapason universel. Libre et sans entrave. Sans attente de réponse non plus. Comme une roche dans son intégrité et dans un tout. Cohérent ou pas, quelle importance. Je cherche moins les réponses, je m'insurge moins contre les incohérences. Mais je ne les subis pas non plus. J'avance et je m'avance simplement.
Pendant très longtemps, jusqu'à récemment, si je m'étais dessinée, j'aurai dessiné une tête qui flotte dans la mare, comme une fleur de lotus tiens, sur la surface d'une eau trouble et boueuse. Alors que je donnais des conférences, il y a de celà, cinq ou sept ans, quelqu'un a noté que je mettais instinctivement une main sur mon ventre. Je disais que c'est parce que je parlais de mes tripes. Je sais maintenant que j'exprimais ainsi de ma demeure ancestrale, de mon inconscience, de son souffle le plus primitif, le plus instinctif. Ce n'est pas pour rien que je ne me rappelle jamais le chemin par lequel je passais pour exprimer des idées que ma tête me dictait avant de commencer à m'adresser à la foule ...
Aujourd'hui, je dessinerai une tuyauterie aux courbes gracieuses, aussi attirante qu'un instrument à vent, aussi étincellante que le cuivre, dans laquelle circule librement le souffle de vie, l'éclair de folie, la parcelle de création. Aujourd'hui, je suis remontée de ma descente intérieure, avec des ailes dans le dos et une plume aux doigts. Un pinceau même à calligraphier. Il m'a semblé que l'encre danserait vivement en un parchemin précieux, inspiré et viscéral.
Quelques minutes plus tard, une compagne de classe que je ne connaîs même pas de nom, m'a demandé si j'ai commencé des cours de calligraphie! Qu'est-ce que j'attend, je me le demande ... Mais je sais, j'attendais l'appel du Qi! Et je l'ai entendu ce matin, distinctement, pour la première fois!
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