|
Tôt encore ce matin, mon petit brave est reparti vendre des hamburgers et des cafés aux abords des pistes de course. Il avait mal aux jambes et gagné peu, mais il s'est engagé pour trois jours! Quel système exploiteur que celui qui engage des étudiants à pourcentage des ventes du jour: 9% des ventes à cinq, 1.8% des ventes pour chacun. Bref, 60% du salaire horaire minimum pour étudiant! Disons que je préfère penser qu'au moins un garçon intelligent comprendra que ce n'est pas une façon de gagner sa vie!
Ce soir, il est revenu, plus fatigué que hier. Disons qu'il gagne un peu mieux, mais travaille comme quatre, alors que les autres traînent un peu les pieds. Il a été assigné chef d'équipe (sans prime de fonction, remarquez!), alors qu'il est le plus jeune ... Sa mère ne dit rien, lui sert des suppléments alimentaires le matin, un steak le soir, lavant son uniforme, écoutant ses histoires, regardant ces leçons de vie entrer dans ce jeune coeur vaillant. Ce soir, il dit: "J'aurai voulu être en expédition de canot-camping!", une sortie parascolaire dont il s'est désisté, pour travailler à la place. J'ai pensé le faire manquer l'école (période d'études plutôt, parce que les autres sont justement en sortie de canot-camping), lundi qui vient pour qu'il puisse dormir un peu, mais il me dit non, m'informant qu'il ne commence qu'à 10h. J'aime le sens du devoir qui l'anime! Un petit brave, mais un homme déjà!
Alors que le fils gagne ses maigres sous, les parents vont dépenser des gros à des achats qui leur ont mis en face à face avec deux races de monde. La première se dit designer, bosse dans une boîte qui se dit huppée. L'individu qui est sensé nous servir, nous sert plutôt un ton désinvolte, vaguement condescendant, nous des clients qui ne sont pas si désinvoltes à dépenser des sous sur six chaises qui ne nous rendront pas plus heureux (mais sûrement un peu plus vaniteux!). Mon mari, tout compte fait, peu familier à ce genre de boîte, a fini par ne pas laisser passer le ton obtus du "designer", alors que nous en sommes à régler les détails pratiques de livraison ... Bref, nous étions repartis bredouilles! Il était un peu trop tard pour que le "designer" puisse faire marche arrière!
Effaçant son coup d'éclat, mon mari insiste pour passer à un autre magasin, moins chic et plus populaire, où nous avons rencontré l'autre race: les vendeurs. Ils avaient tous le poil bien taillé, le veston vert forêt, la cravate droite, le langage poli, le ton égal et une patience d'ange. Le mien, en tout cas. Il traîne les chaises partout où nous voulons, près de la baie vitrée (pour la lumière du jour), près d'une table de même teinte que la nôtre (pour voir l'agencement), et puis d'une autre (de teinte plus foncée), et même, carrément sur une autre table au teint clair (pour vérifier l'effet sur un plancher vernis). Puis il offre la garantie de reprendre le tout, à la livraison, si les chaises ne vont pas bien sur place! Vous pensez bien que nous étions repartis avec les chaises, même huit au lieu de six! Au comptoir-caisse, son collègue, servant des clients anglophones, les quitte en disant: "Thanks, you make my life so easy!" Quelle différence de traitement!
Avec deux heures de retard, nous sommes quand même partis vers le refuge où nous avons pu nous reposer des émotions du jour, sans être tout à fait convaincus de nos bons coups. Mon bon feu de foyer finit par chasser les mauvaises pensées. Un café après souper, en compagnie des voisins d'en avant et d'en arrière, amène une belle ambiance en ces lieux où il fait si bon vivre. Pour ces retraités, nous étions une partie de leur vie sociale. Et nous avons retardé le départ en ville, pour agrémenter leur vie tranquille. Bien sûr, avec eux, nous radotons beaucoup, eux aussi, bien plus. Qu'importe, tout déplacement d'air est signe de vie!
Ce soir donc, j'ai retrouvé tous mes fils, avec une drôle de sensation, comme si j'ai vécu deux jours en un seul. Pas surprenant que je ne me fasse pas encore à l'idée d'avoir devancé des achats que j'avais prévus pour le retour des vacances. Enfin, dans trois jours la livraison, je saurai alors si j'ai fait une douce folie, ou des grimaces stériles de singe (auquel cas, les chaises auraient repris la route de l'entrepôt). On verra!
Ah oui, la petite vis a revolé dans le décor, le verre a tombé dans mon assiette et moi, j'ai maintenant des lunettes zébrées de ruban gommé. Vivement les nouvelles!
hier |