10 mai 2002
Avancements

Alors que le temps est à la tourmente depuis deux jours, vents violents et froid strident, il y a eu des percées. D'abord, ce très bel arc-en-ciel vu du côté de la rive sud. De ce balcon du onzième étage où nichent la fille et le gendre pour encore quinze jours, ce majestueux arc, pour une fois vu sans obstruction, enjambe l'horizon d'un pas de géant.

Du côté de ma fille, elle termine son diplôme universitaire de premier cycle, là maintenant, allant à son souper de graduation ce soir même, dans une tenue cousue et retouchée par sa grand-mère, à défaut de mère. Grand-mère qui me chicane parce que je ne célèbre pas, comme elle croit que je devrais faire, pour cette réalisation. Immédiatement, je pensais à ma cousine de Washington qui a fait une réception grandiose pour sa fille qui avait gradué l'an dernier, fête à laquelle mes parents furent conviés, faisant le voyage exprès pour l'occasion! Réception qui avait rempli la maison de ma cousine de fleurs et de guirlandes! Une question de perception et de vision, pour moi, ce diplôme n'est que le début (et une facette) de la réalisation de toute une vie! Peut-être devrais-je accréditer plus le chemin parcouru, en plus d'apprécier la route qu'il reste à faire ... Enfin!

Du côté du rénovateur, comme il trime un peu plus dure depuis deux jours aussi, j'ai pu servir un repas chaud ce soir, l'eau coule dans un nouvel évier, le lave-vaisselle arrache des oh et des ah aux fils, la hotte de cuisine avale enfin toute la vapeur échappée de mon brocoli étuvé. Petit bonheur innocent! Mais les armoires sont toujours béantes, attendant la peinture et les portes, le contenu du garde-manger s'épivarde toujours dans le salon et la salle à manger, les pièces de verrerie et de vaisselle squattent toujours le peu d'espace qui reste. Nageant dans mon petit bonheur tranquille, je pense encore plus aux gens dans ces coins du monde soufflés par les conflits sournois et intestins, d'autres coins chambardés par le chaos économique, dans l'ancienne Russie comme dans la nouvelle, par exemple, où les personnes n'ont ni toit ni voix, pas de refuge, pas de confort, pas d'horizon. Seulement une survie féroce, où le beau et le laid ne se différencient guère. Je revois aussi cet édifice, à Montréal même, où une floppée d'immigrants, venant de toutes parts, a élu domicile. Dans chaque minuscule appartement, nichent des gens avec leurs effets personnels gris, leur corridor encombré de cartons et de vieilleries. Dans l'air flotte une odeur indéfinissable, mélange de cuisson et de sueur. J'allais oublier la silhouette endormie dans la pénombre, sur le canapé défoncé, et son double, à même le sol, enroulée dans une couverture. À la petite table de la cuisinette, discutent deux autres individus, en maillot de corps, ébouriffés, absorbés dans leur fumée de cigarette, ignorant les visiteurs, trop habitués déjà à l'absence d'intimité.

Et si je conclue mes réflexions du jour par l'histoire d'un type, ex-pdg d'une très grosse compagnie de télécom ici, qui vient de quitter son poste pour cause de retraite (l'histoire ne dit pas que c'est pour cause de mauvaise performance de l'entreprise). Son avancement vers sa retraite va lui payer deux millions de dollars par an ($2 000 000 : beaucoup de zéros, en comparant à tous les autres zéros cités plus haut, mais chacun isolé dans leur petit nowhere!). Indécent!

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