Elle

Elle était blonde, d’une blondeur permanentée, alors qu’à son âge, elle aurait dû arborer quelques cheveux blancs. Elle aurait dû plutôt se teindre rousse, puisse que c’était sa teinte naturelle. Mais l’instituteur de ses premières années d’école, au début du siècle, n’avait pas la délicatesse d’un enseignant, ni l’amour du métier de faiseur de têtes d’enfants. Il était plutôt du genre à exercer le pouvoir dû à son rang, et la verve due à son inconscience. Il est vrai que dans le temps, le monde agissait comme si les enfants n’ont pas de sentiments, ni de personnalité. Toujours est-il qu’elle se faisait appeler Carotte, non seulement par les petits copains – sans sentiments ni personnalité – mais aussi par l’instituteur qui raillait de plus belle quand elle ne connaissait pas sa leçon. L’école pour elle, c’était un mauvais souvenir et, à force de supplications, on l’en dispensa … Depuis, elle disait toujours qu’elle n’a pas sa troisième année, parce qu’elle était Carotte, et l’instituteur, et les copains, etc.

Il paraît qu’elle patinait très bien, sur les vieux patins de ses frères. Il paraît aussi qu’elle aurait voulu rentrer en religion, mais ses nombreux frères en ont décidé autrement. Ils l’ont donc beaucoup amené danser pour que quelque garçon, fasciné par cette chevelure flamboyante, cette peau laiteuse et cette taille de guêpe, l’eusse corrompu … Une de moins, dans les bras du Christ, mais … des dizaines de trouver pour celui-ci, nous étions à une époque où le premier prétendant digne de la famille est toujours celui orné de ronces, mal vêtu et les mains vides …

Son père venait d’Italie, sa mère du faubourg à mélasse, quartier ouvrier de Montréal. Elle travaillera très jeune, rouleuse de cigarettes chez Imperial Tobacco. Elle restera très fière de cette période où elle était « productive », faisant plus vite que les autres, aimée du contre-maître mais jalousée par ses pairs. Quoi de surprenant dans cet abc de la vie de travailleuse …

Elle sera ensuite modiste et femme libre. Je ne sais pas si elle a commencé par être femme libre ou modiste, mais cette vie portait en son essence le même aura et les mêmes éléments : des robes majestueuses, un appartement coloré et drapé « glamour », des soirées entières au « dancing » et un cavalier servant bien sûr, aux cheveux gommés, bien habillé, souliers vernis et voiture à la porte!

À ses dires, elle n’était jamais tombée enceinte … cela n’arrivait qu’aux autres. Elle, elle avait toute la vie devant elle, menton fier, tête haute. Un métier, ses quartiers et un chevalier. Libre jusqu’au jour où elle tomba enceinte pour la première fois, au milieu de la trentaine … De noblesse d’âme, faute de sang, la concubine assume, entre en religion, celle des mères, sans salaire et sans position. Elle fait son petit, qui sera suivi, aux deux ans, de trois autres, tous des garçons. Elle se refait une respectabilité, déménage en banlieue, porte le nom de son « mari » aux yeux des voisins, élève ses enfants qui porteront des bottines, des salopettes et des chemises blanches au col empesé. Elle était une madame, gentille avec les voisines mais sans plus, trop bien habillée pour celles-ci, et aussi trop … madame!

De sa vie, elle ne regrettait que deux choses : ne pas avoir eu de fille, ne pas avoir appris à conduire. Elle était donc condamnée à ne pas avoir de confidente et à être prisonnière de sa banlieue. Avec le temps, madame a perdu sa taille de guêpe, gardé sa peau de lait alors que la mode est rendue au teint bronzé grillé jusqu’aux mélanomes et ses cheveux qui oscillaient entre le blond roux et le blond teint de toute la gamme des dégradés. Une poitrine plantureuse cachant un cœur généreux! Une femme chaleureuse mais combien orgueilleuse, et fière. Elle racontait qu’elle mettait ses plus beaux atours, prenait l’autobus, une fois ou deux par année pour descendre chez Eaton au centre-ville, son magasin par excellence. Dès l’entrée du magasin, le reflet d’elle-même dans les portes tournantes lui faisait peur, elle ne s’aimait plus. Alors elle se sauvait vite jusqu’au restaurant du neuvième étage, où elle se cachait dans un coin, avec son café, ou son coca, et ses cigarettes. En attendant l’autobus du retour! Ainsi se terminait sa sortie, jusqu’à une autre fois, jusqu’à ce qu’elle pensait avoir oublié son cauchemar, sa taille épaissie, son orgueil de femme mal aimée.

Un jour, madame maria son premier fils et … se maria, elle aussi, maintenant que première épouse a fini par mourir. Et reviendra de sa banlieue, avec tous ses meubles et ses souvenirs. Mais elle ne sortira toujours pas, les habitudes sont prises maintenant avec ses chaudrons, ses émissions de télé, ses petits journaux à potins. Je crois que Sears a inventé les ventes par catalogue pour elle et ses semblables, chacune prisonnière de leurs peurs, de leurs complexes et de leur cuisine. Elle vivait par ailleurs, la vie « glamour » des artistes par osmose, tout en faisant la mère modèle contre toute épreuve : la dinde à Noël, les œufs à Pâques, l’écoute des enfants, la petite cagnotte pour ses dépenses personnelles bien à part de l’argent du ménage. Elle vivait aussi par les coups d’éclat de ses enfants, ensuite, de leur mariage, leur divorce, leurs joies et leurs peines.

Quand je l’ai connue, elle a renoué avec son vieux complexe : elle n’a pas sa troisième année et moi qui parle trop bien et qui a été longtemps à l’école. Elle me faisait écrire des petites cartes de souhait, ou même des lettres, en s’excusant toujours de ses petites notes écrites « comme ça se prononce ». J’ai été malgré tout, une bru, jamais assez bru pour remplacer la fille qu’elle n’a pas eu.

Quand j’ai eu ma fille, elle a offert l’ultime cadeau : elle n’a pas teint ses cheveux, laissant au grand jour ses cheveux gris qui lui faisait plus grand-maman, qu’elle disait. Pour un temps! puis elle reprend ses cheveux blonds, remède par excellence à ses déprimes saisonnières, tout en étant grand-maman gâteau inexorablement …

Elle survit douloureusement à un fils, son aîné, puis à son mari. Elle subit douloureusement les déboires de dépendance d’un fils, puis les affres financiers de l’autre. Elle prie et elle souffre. Tant et si bien que ses fils – et ses brus – dosent leurs visites, préférant donner de leurs nouvelles quotidiennement au téléphone. Il est plus facile de dire peu, au bout du fil que face à face, pour ces fils qui ont toujours tout confessé à leur mère …

En Mai, c’est la fête des mères … et de cette mère. C’est en Mai qu’elle est morte, il y a cinq ans. Pendant trois ans, nous allions la voir, toujours en Mai, au cimetière. Les enfants se faisaient « poser » (photographier, dans ses mots) fièrement, le bras autour de sa pierre tombale, comme autour de ses épaules. Les fils, les brus, les petits offraient l’image parfait d’une tribu, même tronquée. Mais la vie suit son cours : le reflet de l’image se lézarde, comme dans toutes les bonnes familles. Sous le coup d’un certain divorce, les brus et les fils ne se voient plus que rarement. Le pèlerinage de Mai fut oublié, ou omis expressément pour ne pas aller lui montrer, ce qu’elle aurait encore soupiré longtemps et douloureusement …

Sa seule petite-fille est mariée, je sais qu’elle aurait voulu être là. De temps à autre, j’étrenne un vêtement que mes enfants complimentent, et je me fais un point d’honneur de leur dire que « c’est à grand-maman ». Un jour, je serai moi aussi grand-maman, mais je ne serai jamais elle. Elle tout en nerfs et en émotions, elle à qui je dois encore une clôture blanche autour de la tombe, un merci sincère pour le livre de cuisine qu’elle m’a donnée, aux premiers jours de ma vie commune avec son second fils. En ce temps, j’étais plutôt offensée comme si elle me disait par ce geste, que je suis nulle en cuisine et que son fils mangera mal avec moi. Sans être sa fille, j’ai son orgueil, et sa fierté, et son sens du devoir, et son grand cœur et aussi, son diabète, son arthrite et son cholestérol. On a la filiation qu’on veut bien!

Elle était mais elle n’est plus. C’est la plus montréalaise que je connaisse, la plus roturière et la plus noble. Elle est souvent incomprise, toujours solitaire. Comme d’autres femmes près de vous, chez vous, à côté de vous. Elles passeront leur chemin, comme elle, ma belle-mère. Ne les laissez pas passer, comme moi, sans avoir dit merci pour tout, même si ce n’est pas pour la vie. Non, pour la vie aussi! Qui sait si c’est son sang qui rend mes enfants si beaux, au lieu du mien … Pour une seule fois où je l’appelle par son vrai nom, je le fais maintenant : « Claire, du fond de mon cœur, merci pour tout! »

11 mai 2001



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