Elle

Une robe mini sans manche, de grandes jambes bien bronzées, une voix qui carillonne les accents de Huê, la ville impériale et un rire roucoulant. Voilà ce dont je me souviens d’elle! Telle une orchidée sauvage, elle est apparue dans ma classe de première année à l’université. Rien ne nous rassemble, sauf le fait que nous sortions toutes deux d'un lycée français.

Dans la foulée des mouvements estudiantins de 68 en occident, en ce début de l’année 70, alors que les groupes de jeunes des écoles viêtnamiennes cherchaient noise aux lycéens aux manières décontractées trop occidentalisées, je me suis convertie à la tunique viêtnamienne pour plus de discrétion. Faisant fi au contexte social, l’orchidée a toujours été en robe mini, exposant ses cuisses brunes. Ses cheveux qu’elle portait jusqu’à la taille habillaient un peu ses bras nus, au gré des mouvements de sa crinière qui ponctuait la conversation. Je ne sais toujours pas ce qui nous a lié, notre seul point commun ou toutes nos différences.

Elle était de famille catholique, la mienne confucéenne. Alors que j’étais aux prises avec les charges d’aînée de famille nombreuse, elle était pensionnaire et libre, loin de ses parents. Je me souviens encore de nos conversations, elle était vive, passionnée et curieuse. J’étais sage, retenue et pensive. Une fois, elle lisait un roman et m’attirait loin des oreilles des camarades pour me demander qu’est-ce que le mot phallus voulait dire. Je répondais comme je pouvais en m’inspirant des cultes indiens. Nous étions si innocentes!

Nous étions amies cette année-là, sortions, mangions et étudions ensemble. Je me souviens des virées en scooter, elle perchée en amazone sur la Honda de son copain. Nous suivions derrière, un ami et moi. D’autres fois, nous étions sur plusieurs scooters, en virée comme ça, allant chez l’un ou chez l’autre, pas de drogue, sans alcool, sans sexe, presque pas de cigarette. Il faut bien meubler le temps et que jeunesse se passe, purement!

L’année d’après, la bande s’étiolait selon les concentrations d’études. Elle et moi, nous nous voyions toujours, moins souvent mais toujours intensément. Nous n’avions pas de conversations anodines, plutôt des discussions sur les choses de la vie, les problématiques, les pensées profondes, les choix. Oui, les choix dans tout : elle était entière, catégorique et passionnée. Alors que moi je raisonnais, je pesais le pour et le contre, elle fonçait en avant toute, ou tanguait, tout à bâbord, puis, après un freinage sec, tout à tribord. Parfois, atteinte d’un spleen tout baudelairien, elle pleurait, inconsolable, pourquoi, de quoi, je n’en sais rien. Quelques jours plus tard, elle babillait de nouveau, gesticulant et sautillant sur un pied. Je lui servais la répartie sans poser de question.

Dans mes dernières semaines au Viêt-Nam, je l’ai revue. Elle sautillait toujours, ne se tenant pas en place. Alors que les familles se tiennent regroupées, au cas où l’occasion de partir arriverait subitement, elle ne se rangeait pas, toujours aussi sauvage, dans la ville presque assiégée. Et le cours de sa vie fut changé irrémédiablement …

Aux dernières heures de Saigon, la famille de son père, un colonel, fut héliportée, toute la famille sauf elle. Je l’imagine, orchidée sauvage, abandonnée là dans la tourmente, parmi des milliers de gens qui se sauvent, des milliers d’autres qui abandonnent l’uniforme et se cherchent une nouvelle identité, des milliers d’autres encore qui s’installent dans les demeures vidées de leurs occupants. Un changement de garde dans toute une nation, c’est pathétique et sauvage, même s’il n’y a pas eu carnage.

À partir de là, je n’ai eu de ses nouvelles que par échos, les méandres des liens qui relient les nouveaux nomades viêtnamiens de part le monde sont fiables. Sa famille s’est installée quelque part aux Etats-Unis. Elle avait quitté le Viêt-Nam par le seul moyen officiel possible : un « pen pal » français venait de France pour l’épouser civilement et la sortir de la cohue. La voilà quelque part en France, mariée, puis mère de deux jeunes enfants. Était-elle heureuse? Nul ne sait, les échos des autres ne rapportaient pas ce genre de détails … Mais une orchidée sauvage des montagnes noueuses du centre du Viêt-Nam, déjà indomptable en milieu urbain, que pouvait-elle faire, autrement que de subir son destin, dans la France profonde?

L’issue de sa vie fut brutale et tragique, mais je n'en suis pas surprise. Je ne la connaissais que entière et altière. Elle s’est enlevée la vie, par un après-midi sordide, dans un soleil aveuglant des vérités trop crues, … en ce pays d’Afrique francophone, à peine quelques cinq ans plus tard, en découvrant son mari avec une autre.

Alors que je m’installais doucement dans ma vie montréalaise, elle traînait sa greffe des racines comme elle le pouvait, fleur délicate ne souffrant pas les changements brusques du climat. Elle a tenu quelques cinq ans … La grisaille du quotidien a enfin réussi la corrosion des jours. Elle n’était qu’orchidée parmi tant d’autres, mais c’est la seule que j’ai connue, la seule de son espèce …

20 mai 2001



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