Elle

Elle doit faire quatre ans, cinq ans tout au plus. Cheveux noirs et fins, coupés au carré, avec la petite frange qui fait écran à ses yeux, si elle vous regarde du haut de ses trois pieds et si vous la dominez, du haut de vos six. Des yeux en amande, à peine bridés, deux petites billes couleur noisette qui vous fixent de son rayon tranquille. Un regard qui ne dérange jamais, mais qui vous accompagne, même en son absence.

Elle n’est pas habillée en princesse, comme les petites filles uniques, prunelles des yeux de leur seule mère et de leurs deux grand-mères. Mais simplement, parce qu’un rien l’habille … ou ne l’habille pas, quelle importance. Bref, je n’ai pas de mémoire de ce qu’elle porte, seulement de ce port altier sans affectation, de cette douce tranquilité issue d’une âme ancienne. D’une âme qui sait sans le savoir. D’un être qui vit comme une étoile qui passe, sans prétention de laisser des traces éminemment futiles.

Je la connais depuis toujours, je l’ai toujours attendue. Elle s’appelle Léa pour moi. Du moins, je l’ai toujours appelée, Léa. Au plus loin de mes souvenirs, il n’y a pas d’autre Léa dans ma vie, à part d’un personnage de cinéma. Mais elle, elle a toujours été là. Douce insistance ! Elle est mon rêve inassouvi. Elle est mon monde idéal. Elle est peut-être moi, avant mon plus vieux souvenir d’enfance. Ou peut-être est-elle moi, comme j’ai toujours voulu être et demeurer, éternellement.

Elle est la cadette des filles, la benjamine, celle que je n’ai jamais eu. Celle que je n’ai eu le courage d’accueillir, quand j’avais les mains pleines des autres. Celle qui n’est jamais venue, à cause des autres. Celle que j’ai fini par renoncer quand j’ai fini par accepter qu’il est temps que je la laisse aller. Celle que j’ai rêvé pendant des années d’aller chercher quelque part, en Asie lointaine. Celle qui est peut-être la raison pourquoi je ne veux pas retourner aux lieux de mes racines, de peur d’arriver face à face avec elle, comme devant une fatalité.

Léa ! Ce petit nom doux ! Ma petite fille ! Aujourd’hui, pour la première fois, je pleure de vraies larmes … Pour elle ou pour moi ! Qu’importe ! Pour une rencontre manquée sans doute ! Un jour Léa, un jour, dans une de mes vies et dans la tienne …

22 janvier 2001



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