Elle

Elle est grande, très grande avec une bonne ossature mais svelte quand même. Je ne l’ai jamais vue en jupe ou en robe, trahissant peut-être un certain complexe pour sa taille. Cheveux bruns, presque noirs, coupés juste au-dessus des épaules qu’elle porte carrées et droites. La voix rauque, teintée d’un accent typique des dunes de l’Atlantique. En fait, je me souviens d’elle comme une silhouette en pantalon noir et blouse blanche, sous une veste ou un manteau court noir aussi qu’elle endossait d’un geste désinvolte. Une silhouette classique pour une fille de campagne, en uniforme de citadine.

Dans le bureau, elle fait de grands mouvements pour accompagner ses paroles, sans avoir l’air énervé. Elle donne toujours l’impression de savoir ce qu’elle fait mais en vérité, elle bouge sans vraiment avancer et retourne souvent au bureau le dimanche sans être payée pour rattraper ses retards. Dehors, dans le grand parking désert du carrefour commercial, elle marche à grands pas, droit vers l’arrêt d’autobus. Elle sait où elle s’en va.

J’étais surprise, la première fois qu’elle m’avait invitée chez elle. Elle n’a pas un appartement ou un studio à elle, mais reste en pension chez une dame qui a un intérieur très confortable. Tout y est douillet et chaleureux. Mais rien n’est à elle. Et puis elle demeure à l’autre bout de la ville, loin de son bureau. Peut-être ne veut-elle pas mélanger les deux milieux, son emploi modeste et son halte presque bourgeois. Mais les deux sont passagers malgré l’impression de stabilité.

Plus ancienne que moi dans ce bureau, elle m’a adoptée, la petite nouvelle. C’était comme si ça allait de soi, entre la grande pas aussi ancienne qu’elle n’en a l’air et la petite nouvelle pas si novice. En tout cas, je ne dois pas être très menaçante puisque je suis le seul pont entre sa mie de pain de tous les jours et la branche sur laquelle elle se perche chaque nuit.

J’étais plus surprise encore quand elle m’a amenée souper un soir avec son “boy-friend” du moment. Je le qualifie du moment parce qu’il semblait apparaître comme ça, de nulle part et qu’il y avait comme une certaine distance entre eux, une certaine courtoisie sans en être une. Peut-être devrait-elle regretter de m’avoir invitée... À sa place, je le serais parce que monsieur n’a pas arrêté de m’entretenir de tout sans trop se préoccuper d’elle. Mais elle n’a pas l’air de s’en faire. Tout compte fait, il doit être son “boy-friend” de toujours, de lassitude et d’accommodation mutuelle.

Je les ai revus à quelques reprises ensemble. Il parlait toujours. Elle se taisait de plus en plus. À son bras, elle fait penser à une hirondelle toute saisonnière. Et le printemps tarde.

Nous aurions pu continuer à nous fréquenter comme ça, sans plus de profondeur, sans vague et sans fond. Mais j’avais rencontré celui qui est encore aujourd’hui, vingt ans après, mon mari. Sans doute, à me voir, à nous voir, son couple ne tient pas la comparaison. Et le spectacle de son miroir fêlé sera trop pour qu’elle puisse continuer, avec sérénité, de virevolter entre l’anonymat du bureau, la précarité de la pension et la superficialité de son comparse.

Si vous croisez un jour, une grande fille à la voix rauque, vêtue de noir et blanc, à l’âme simple et au coeur généreux, dîtes-lui que sa petite protégée d’autrefois lui offre une bonne épaule, une oreille attentive et un toit qui sent bon le printemps de toute sa marmaille. Et que je la cherche toujours, sur le trottoir devant sa pension qui est devenue un lieu commercial, devant la porte de la compagnie qui n’existe plus et à la table dans la vitrine du restaurant où elle m’a amenée, point de rencontre mythique de ses différentes vies.

22 mars 2000



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