Elle

Je ne l’ai jamais remarquée avant l’été dernier, pourtant, je suis dans le quartier depuis bientôt dix ans. Elle n’a pas l’air d’une nouvelle arrivante mais plutôt un élément du paysage qui a enfin retenu mon attention sans le vouloir. Je ne l’ai jamais remarquée avant l’été dernier, pourtant, je suis dans le quartier depuis bientôt dix ans. Elle n’a pas l’air d’une nouvelle arrivante mais plutôt un élément du paysage qui a enfin retenu mon attention sans le vouloir.

Dans sa robe de coton délavée par moults lavages, elle passait sur le trottoir en trainant des pieds. Au bout de ses deux bras, pendaient plusieurs sacs d’épicerie en plastique blanc. Sa tête hirsute penchait sous l’effort, des gouttes de transpiration perlaient sur ses poils du menton. Sans être grande, elle n’est pas menue et vive. Elle passait sur le trottoir comme un cheval de trait, concentrée dans l’effort, indifférente à ce qui l’entoure. Elle détonne dans ce décor urbain encombré de chevaux-vapeur. Quelque chose dans sa vue choque le regard. Était-ce pourquoi, depuis si longtemps, je l’ai inconsciemment oblitérée de mon champ de vision. Je ne dois pas être la seule.

Je la croise maintenant presque chaque semaine sans jamais croiser son regard. Chaque fois, elle passe, tête penchée, marchant d’un pas lourd, les sacs d’épicerie pleins. Je ne l’ai jamais vue déposer ses sacs pour reprendre son souffle, ou repousser ses cheveux trempés, ou redresser son dos fatigué. Depuis si longtemps, peut-être est-elle devenue insensible aux signaux de son corps qu’elle ne considère plus.

Je l’imagine vingt ans passés, sur le même trottoir, revenant de son marché, ses cabas pendus au bout des bras, la tête moins penchée, les poils de menton moins visibles. Mais tout aussi hors de son temps qu’aujourd’hui. Trente, quarante ans passés, peut-être marchait-elle plus vite, ou sa robe était plus fleurie... Sur ce tracé elle passait, chemin, devenant rue, puis avenue. Elle est chez elle sur ce trottoir qu’elle prête sans réclamer la dime qu’elle paie encore de sa sueur perlée. Autour de chez elle, il y avait champs et prés, ou clôtures blanches et cordes à linge dansant sous une brise printanière. Mais les édifices ont poussé depuis, le champ asphalté du parking et trois bouts de cordes à linge dans quelques arrière-cours demeurent , comme un vestige des temps humains. Et la vieille momie passe toujours, labourant le trottoir de ses semelles usées.

Une fois, elle passait alors que je venais d’arriver avec ma voiture. Il me semblait que je ne pouvais plus la laisser passer, peinant comme une mule, et moi, passant mon chemin, devant un monument de souffrance résignée, sans rendre hommage. Je me suis arrêtée, me composant un air naturel pour lui proposer de la raccompagner un bout de chemin. Mais comment s’adresse-t-on à un monument ? J’ai manqué de courage...

Une fois, je l’ai croisée sur l’autre rue, parallèle à la première, elle s’en allait en direction opposée, au marché je suppose, les mains vides, les bras ballants, mais la démarche aussi lourde et le trait aussi dur. Elle ne traînait pas ses sacs mais sa vie d’esclave. Je ne peux l’imaginer, occupante solitaire d’un petit logis dans ce quartier d’étudiants. Mais plutôt, la tante jamais mariée, ou la nourrice, ou la bonne - meuble ambulant d’une maison bourgeoise en déclin.

Je l’ai vue hier, monument décoré pour l’hiver, une espèce de capuche en peluche sur la tête, un manteau brun complètement déboutonné sur le dos. Elle traînait d’une main un carosse d’épicerie dont les petites roues se butaient à la moindre butte de neige mouillée sur le trottoir. Au bout de l’autre bras, pendaient comme toujours, trois sacs agrippés par des doigts exsangues. Elle ne se trouvait pas dans le quadrilatère habituel, mais plus loin, peut-être venant de ce quartier là-bas, bourgeois, cossu et suranné.

Je l’imagine dans une petite chambre du sous-sol, non pas sa chambre, mais l’endroit où elle étend son dos, l’espace de quelques heures par nuit, année après année. Sa jaquette de nuit est aussi grise que sa robe de jour, que les murs de son cagibi. Je la vois, à l’aube, se lever et se glisser lentement hors du refuge, dans le monde des autres... Je la vois ... mais je cligne vite les paupières en me détournant. J’ai honte d’être voyeur.

Je ne veux plus la voir, je ne veux pas savoir. Peut-être fera-t-elle penchée ma balance du côté des raisons pour déménager de quartier cette année. Ainsi, je pourrais repasser par ici, de temps à autre, sans retrouver mon monument. Et me rassurer que mon monde est aussi lisse que ce trottoir vide de son unique occupant.

22 février 2000



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