Elle

La voix au téléphone était jeune comme celle d’une étudiante. Je l’imagine petite, dix-sept ans peut-être, ou bien seize. Je la vois assise au coin d’un sofa, me parlant au bout du fil, me posant des questions d’après les gesticulations de son père-immigrant, impuissant devant la langue de Molière et balbutiant celle de Shakespeare. D’une voix monotone, froide même, malgré le ton doux, elle me demande quelques informations et convient rapidement d’un rendez-vous.

Sous une pluie tardive d’automne, elle arrive à notre point de rencontre, non pas avec son père, mais sa mère qui sourit beaucoup sans rien dire, sauf pour quelques indications ponctuelles dans sa langue d’origine. Elle porte ses cheveux courts, le visage aussi impassible que sa voix au téléphone. Des souliers qu’on appelle “plate-forme”, un pantalon bien ordinaire et une veste courte en simili-cuir renforcent mon idée qu’elle est sûrement étudiante, d’au plus de vingt ans. Même aux questions d’usage, elle ne se livre pas facilement. Attribuant son attitude à une discrétion toute culturelle, je reste avenante en multipliant sourires à la mère et informations plus qu’il n’en faut à la fille. L’une derrière l’autre, elles ont quitté les lieux sans bruit, sous leurs parapluies fleuries.

En partant quelques minutes après, je cherchais des yeux leurs parapluies dehors, le long des trottoirs. Elles ont disparues, comme elles ont apparu, subitement, comme par magie. Au moment où je pensais qu’elles doivent rentrer dans une des portes voisines pour disparaître si vite, un léger klaxon m’appelle de l’autre côté de la rue. Un sourire de la mère perçait à travers la vitre ruisselante du côté passager, l’étudiante est au volant d’une grosse voiture américaine, couleur de jade. Une voiture trapue qui tranche avec sa silhouette gracile, une voiture qui rugit, masquant sa voix aérienne qui me posait une dernière question. Puis le carosse, Cendrillon et sa fée disparurent pour de bon, dans une trombe, éclaboussant tout. Est-ce la voiture de ce père qu’elle me disait en voyage quelque part ?

À notre deuxième rencontre, pour une question d’ordre pratique, j’ai pris place sur la banquette arrière de sa Lincoln. Elle conduisait d’une main experte, le siège de conducteur dans sa position la plus haute, de sorte qu’elle avait son coude gauche appuyer négligemment sur le bord de la fenêtre. Elle conduisait comme Vénus marchant sur les eaux, elle conduisait comme si c’est la voiture qui marchait toute seule, obéissant à une volonté muette mais directrice.

Aux questions d’ordre financière, la raison première de nos rencontres, elle reste impassible devant les chiffres qui défilent, inatteignable comme si nous parlons de quelque chose qui ne la concerne pas. Devant moi, elle n’est plus la petite fille du téléphone ou l’étudiante de notre première rencontre. Mais qui est-elle ?

Au fil de nos rencontres, toujours en après-midi, elle m’apparaît comme une sorte de rentière, libre de ses jours, quand à ses nuits .... Une fois, elle repousse nos rendez-vous de deux semaines parce qu’elle part en vacances. À son retour, je n’ai pu savoir si elles se sont bien passées, ni où, ni avec qui. Une autre fois, elle ne peut me voir, un samedi matin. La fois suivante elle mentionnait qu’elle travaillait. Une fois, elle m’avait donné rendez-vous chez elle et j’ai compris qu’un nouveau échelon de confiance s’installe.

À l’adresse qu’elle m’a donnée d’un ton aussi impassible que les premiers jours, je me trouve devant un édifice commercial. Au niveau de la rue, une quincaillerie baille aux corneilles. Par la petite porte étroite sur le côté et un petit escalier chancelant, j’arrive dans un appartement surchauffé et encombré. Les souliers “plate-forme” que je reconnais maintenant entre mille semblent orphelins dans le vestibule, sur une pile de vieux journaux à calligraphie étrangère. Les vitres des fenêtres dégoulinent de condensation. Les portes des chambres sont closes. Au salon, trône un énorme téléviseur relié à un impressionnant satellite qu’on aperçoit sur le bord du toit. À l’écran, se passe en direct un monde bien loin de la gadoue hivernale et montréalaise, un monde bien coloré et bigarré sous un ciel inondé de soleil tropical. La mère - ou la nourrice, ou la bonne, je ne sais plus - m’installe sur le sofa recouvert de brocart, au dossier et appui-bras en acajou sculpté, mais envahi de vieux journaux qu’on néglige de s’en défaire. Par une petite porte, j’entrevois sous la table de cuisine, une multitude de sacs d’épicerie, en papier brun ou plastique blanc, comme laisser là par commodité, les placards étant pleins. Le peu de placards il faut dire, vu l’exiguité des lieux.

Elle sort d’une chambre en prenant bien soin de refermer derrière elle, en kimono noir et blanc, soigneusement croisé sur sa poitrine, l’air aussi altière que dans sa grosse voiture. Elle se verse négligemment un verre de thé tiédi d’une théière en poterie posée sur un guéridon, au coin du salon. Elle le fait d’un geste si désinvolte qu’en versant le thé d’un bec verseur trop loin du verre, elle éclabousse abondamment à terre sans même y accorder un regard. Dans son taudis encombré, elle plane toujours hors d’atteinte. Je m’imagine la grosse voiture couleur jade, embourbée au coin de la ruelle arrière.

À notre dernière rencontre, je suis passée la prendre, dans ma petite voiture pétaradante. Elle m’attendait, au bas de l’escalier branlant, avec sa mère - ou sa geôlière souriante - petite tache brune mystérieuse, comme une greffe mal réussie sur le tapis blanc de l’hiver. Je me sentais cocher du carosse dans lequel prit place Cendrillon d’un air absent.

Au téléphone, la dernière fois que j’ai eu des nouvelles d’elle, la voix de petite fille m’a dispensée de mes services, sans une explication. Pas l’ombre d’une chaleur dans la voix, ni d’un remerciement, fusse-t-il courtois. Elle disparaît ainsi, si peu vue, aussi inconnue que le premier jour.

Parfois, quand passe une grosse voiture américaine, peu importe la couleur, je cherche sa petite tête sage. Au coin des rues, à la sortie des écoles, je cherche dans la nuée des collégiennes, une réplique d’elle, sa soeur peut-être, de sang ou de race. Dans la pénombre des cabarets enfumés qui jalonnent l’artère commerciale, je l’imagine, aussi absente et mystérieuse, dans les bras d’une réplique sur jambes de la grosse voiture. Cognac blond, cigar cubain et poudre blanche. Et Vénus marchant sur les eaux!

21 février 2000



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