|
Dans le clan nous sommes une trentaine, de trois générations différentes, et nous nous voyons beaucoup, généralement. Il a fallu être parmi des étrangers, dans ces flots de visiteurs et acheteurs qui abondent dans le centre commercial, pour réaliser que l'étranger est parmi nous, dans le clan même. J'étais là, depuis plusieurs jours, plusieurs maraudages, sans pouvoir me résoudre à acheter quelque chose à mes deux grandes nièces, par exemple. Ces deux-là, je les vois peut-être deux fois l'an, chaque fois elles étaient simplement là dans la mêlée, sans trop parler, sans rien faire. Leur visage même ne me parle pas, je ne leur parle pas non plus, spécifiquement. Alors, toute cette marchandise et ces étalages ne me disent rien du tout ... alors je n'achète rien. Que faire d'autre? Je ne sais ce qu'elles aiment, ce qu'elles veulent. Et je ne m'acquitte pas non plus, que pour me soulager la conscience. Alors, je crois bien que je vais leur donner de l'argent. C'est très nue, très crue, très bête mais ... que donnez-vous en cadeau à quelqu'un que vous ne connaissez pas? J'ai aussi un frère ou deux que je ne connais pas. Il me semble que la dernière fois que nous avions échangé, c'était sur les enfants. Je ne sais ce qu'ils font exactement au travail, ce qu'ils aiment vraiment, ce qu'ils rêvent et ce qu'ils projettent dans le futur. Ils sont bien le père de ..., le conjoint de ... et, à la rigueur, les fils de mes parents. Mais ... mon frère? Pourquoi je le connais si peu? Pour le dire en grande pompe dans cetre période de l'année où le faste peut vous gagner, disons que c'est là les grandeurs et misères de la vie de clan: chacun est une parcelle d'un tout et demeure comme tel pour de bon. Si par malheur, ce chacun perd son emploi ou se découvre un cancer, tout le monde se sert les coudes pour parler de son emploi ou de son cancer, en essayant d'y rémédier. Mais on ne s'occupera pas de lui, lui dans sa tête et dans son essence. Même pour celui ou celle qui jouit d'une "position" reconnue par tous, comme moi l'aînée par exemple, j'ai un certain droit et devoir de parole et de leadership, mais moi, la femme de 50 ans, qui se préoccupe vraiment de ce que je veux pour le reste de ma vie. Ce qui importe c'est que je gagne encore ma vie (emploi) et que je sois en santé (diabète contrôlée). Donc, celle que vous connaissez, Sally la diariste, celle qui écrit et qui pense autrement que pour son travail de mère et de gagneuse de sous, c'est une étrangère aussi pour eux. En somme, c'est la portion d'étranger dans chacun de nous qui nous sépare et, le passage du temps aidant, nous tient irrémédiablement étrangers. Il faut en prendre notre partie ou quoi? hier |