18 avril 2001
Grouille la vie ...

C’est bien à l’hôpital qu’elle grouille! Ce matin quand j’y étais au centre de prélèvement de l’hôpital juif … D’abord ça fait peur « prélèvement », mais ce n’est que pour quelques petits tubes de sang et un petit pot d’urine. Et puis l’hôpital juif n’est pas que pour les juifs, mais construit par des fonds privés juifs … pour tout le monde. Et tout le monde y était, ce matin!

Dans les couloirs les employés du ménage se grouillent, les sarraus blancs passent et repassent. Ce qui m’a toujours frappé dans cet hôpital c’est l’odeur : un petit parfum frais de printemps. Puis on n’y trouve pas la peinture couleur vert hôpital. Dans la salle d’attente, la foule est dense et disciplinée. On affiche 40 minutes d’attente, mais j’en ai passé seulement 60, au cœur de la vie même. Autour de moi, tout le monde affiche un teint égal, sauf ce monsieur-là, au teint rougeaud.

Mais les traits sont donc bien distinctifs : la vieille dame assise sur l’autre rangée m’offre un profil imperturbable. Les yeux mi-clos, les mains jointes, elle semble profiter du moment pour méditer. Par ses boucles d’oreilles de jade et son petit chignon, je devine une viêtnamienne. Courte de taille, le visage large et les jambes qui touchent à peine à terre. Je me dis que c’est elle mon portrait dans vingt-cinq ans. Je la contemple encore et je l’aime déjà – je m’aime plutôt. Sa fille, à côté d’elle, est à l’âge sans âge, c’est-à-dire quelque part entre 40 et 60 ans. Les yeux clos elle aussi, mais les mains crispées sur son petit sac, le cou rentré dans le foulard qu’elle a remonté sur son nez, elle essaie de continuer sa nuit, ou son rêve inachevé.

À ma droite, une anglaise, sans âge aussi, mais comme elle ne sait pas que l’on voit plus clairement ce que l’on veut s’en cacher, alors elle porte ses cheveux trop blonds pour être vrais, ses traits trop tirés tendus pour être naturels et ses ongles vernis ne détournant pas les regards des tâches brunes de ses mains parcheminées. Tiens, elle vient d’engager la conversation avec sa voisine, une femme toute chic, aux cheveux argentés et aux lèvres trop rouges. Voilà pourquoi, elle et d’autres changeaient constamment de chaise d’attente : elles se cherchaient une voisine pour rentrer en contact visuel et verbal. Les voilà en grande conversation. L’une racontant l’histoire de ses fils, l’autre ses aventures d’hôpital, l’une de ses dadas, l’autre de ses bobos.

Une jeune femme visiblement enceinte arrive, une femme des Philippines assurément. Elle me regarde droit dans les yeux et me fait un sourire de reconnaissance, entre femmes ou entre asiatiques … Beaucoup d’autres femmes et des hommes aussi, bien sûr. De tous âges. Tout le monde à la mode rétro, dans les coiffures et les vêtements. « Vintage » qu’ils disent, comme la robe de Julia Roberts aux Oscars, plus vieux de 20 ans, qu’ils disent dans cette article de presse, lue cette semaine. Tenez, cette cravate fleurie à la tapisserie victorienne, j’en ai jamais vu! Et ce grand chapeau à large rebord, style Cyrano de Bergerac. Et cet homme à l’air et à la tenue très Forrest Gump. Tout compte fait, il EST le Forrest Gump montréalais : chemise carreautée trop courte, cheveux au carré, les yeux flous. Il vient d’ouvrir The Gazette du jour, sans lire, pour se donner une contenance.

Sur de petits feuillets affichés partout comme de petits drapeaux, les gens sont conviés pour une activité quelconque. Ils y sont conviés dans toutes les langues : je reconnais l’italien, le roumain, le tagalog, le chinois, l’arabe, le yiddish, l’anglais et le français bien sûr. Les petits feuillets sont de couleur vert pâle, mais il me semblait avoir vu toutes les couleurs. Alors donc, cette foule ordonnée dans une attente tranquille provient de toutes les horizons. Ce qui les réunit là, ce n'est pas leur âge, leur religion, leur teint ou leur trait . Mais la vie qui grouille en eux, ce dénominateur commun pour tous. La vie. Poussant mes réflexions, je pense aux autres qui grouillent aussi de vie : les bactéries, les virus des maladies. Ceux qui nous sont utiles, ceux qui nous tuent … Au fait, ai-je assez bien lavé mes mains, après mon passage à ce lieu où tout passe, humains et microbes!

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