02 avril 2001
Passé présent

Depuis quelques jours je flotte. Je marche un peu, je lis un peu et j’essaie de ne pas trop penser. Je me bat avec mon cahier rouge et je veux rattraper les trois mois de retard dans la mise à jour. Au 18 mai 2001, je veux en finir avec le 18 mai 1975! Pour l’instant, le passé me rattrape …

Pour ceux qui me lisent patiemment (et les autres) depuis le début du cahier rouge, mettons nous en contexte : la guerre du Viêt-Nam a été une guerre « en peau de léopard », rien à voir avec les grandes guerres. C’est-à-dire qu’il y a des endroits où il y avait les combats, d’autres endroits relativement normaux, où la vie est menée comme si il n’y avait pas cette guerre en toile de fond. Têt 1968, offensive communiste sur tout le Viêt-Nam. Les Américains se désengageaient peu à peu. En mai 1973, traité de paix de Paris (quelle paix? Le Viêt-Nam est seulement abandonné à son sort!). Dans le Sud où j’habitais, il y avait le Nord communiste mais aussi les Viêt-Công, « nationalistes du Sud pro-communistes » qui peuplaient l’underground . En décembre 1974, quand je parlais du regroupement de jeunesse bouddhiste, je suis presque sûre que ce sont des Viêt-Công qui préparaient leur main mise, en recrutant des éléments « prometteurs ».

À partir de janvier 1975, vous verrez que la table est mise pour la perte du Sud, ou la réunification des deux Viêt-Nam, pour emprunter le discours officiel. Le 8 janvier 1975, vous verrez les premiers signes de la débâcle. Le 11 janvier, j’avais écrit textuellement, en français : « Le pire paraît encore incroyable ». Deux mois après, je quitte ma ville pour toujours. Trois mois après, je quitte le Viêt-Nam à jamais. Dans ces mois de 1975, vous verrez comment on se sent quand on n’est qu’un crapaud au fond d’un puits. Le fond du puits est TON monde. Tu as beau l’aimer, mais il t’étouffe. Et combien haut tu sautes, tu t’en sors pas de ton fond de puits!

Sachez aussi que le Viêt-Nam que plusieurs d’entre vous visitent aujourd’hui, n’est pas le mien. Même les Viêtnamiens ne sont plus les mêmes. La très grande majorité des Viêtnamiens aujourd’hui n’ont pas vingt-cinq ans, n’ont jamais connu la guerre du Viêt-Nam, ne vivent plus les mêmes valeurs, n’ont pas la même culture. Les Viêtnamiens de votre quartier, ici, à Montréal, ou ailleurs à travers le monde, sont comme des couches de sédiments : il y a les étudiants ou ex-diplomates avant 75, les immigrés de 75 comme moi, les « boat-people » des années 80, et les autres qui ont vécu le nouveau Viêt-Nam. Certains, je ne les comprend pas, ni leur langage, ni leur schème de pensée, ni leur valeur. Ce qui reste ce sont des valeurs universelles comme l’amour des enfants. En fait, je n’arrive pas à citer d’autres valeurs universelles, comme l’éthique, l’honnêteté, la droiture, etc. ça c’est culturel et c’est selon le point de vue, selon l’individu. Le « vietnamitude » est rassembleur pour certains, ségrégationniste pour d’autres. Dans le monde éclaté que nous vivons, il ne reste que des clans et des tribus, les ViêtNams comme les autres.

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