31 mai 2000
En vitesse

Hier, profitant du "gendre à domicile" (comme on dit gardienne à domicile ou aide à domicile), je lui ai laissé les trois garçons et la maison, avec consigne de faire pratiquer le petit pour son oral, de les lever le lendemain, c'est-à-dire aujourd'hui, pour l'école, de leur faire un souper, etc... Et quoi encore? Au moins, je n'ai pas trop abusé: il ne fait pas les boîtes à lunch de ce matin puisse que les garçons mangent des repas chauds pour la circonstance! Tout ça, pour que je puisse partir en vitesse, pour vingt-quatre heures à Ottawa avec mon mari!

Donc, hier soir, décision de dernière minute: j'ai attrapé une chemise de nuit, ma brosse à dents et un roman ("Geisha" de Arthur Golden qui traîne sur ma table depuis des mois!) pour suivre monsieur sans raison valable aucune. Il avait une réunion le lendemain, je prétextais une envie du musée des beaux-arts du Canada et de leur exposition des impressionnistes (qui en fait ne commence qu'à partir du 2 juin, mais je ne le savais pas!). Bref, une escapade, pour une fois j'étais la femme-sans-nom qui suivait, point final!

L'auberge d'hier soir, à Hull, n'a pas le défaut des grandes chaînes d'hôtels, c'est-à-dire, leur uniformité. Nous étions dans une ... chambre d'hôtel avec la seule différence près: un grand bain-tourbillon abrité derrière un mur de blocs de verre. Quelle détente! Mais j'ai laissé monsieur retourner sagement à la lecture de son dossier, moi-même, j'étais partie au pays nippon d'avant la guerre, dans la peau d'une geisha! Après tout, je ne fais que suivre, virtuellement, trois pas derrière, effectivement, dans l'incognito! Quel délice de ne pas avoir à assumer un rôle, d'être sans y être!

Aujourd'hui, j'ai lu pratiquement tout le livre avant de m'en arracher pour aller au musée des beaux-arts. J'ai dû faire une petite promenade en auto et me donner un peu de temps pour vraiment "quitter" le quartier Gion des geishas de Kyoto, et "revenir" en occident. À défaut de vraiment admirer les cerisiers en fleurs, je me suis contentée de contempler les tulipes sur des parterres. Et ensuite, l'enfilade des tableaux de la galerie d'art canadien et aussi du quartier de l'art contemporain. Comme toujours, je me disais que moi aussi je peux faire de l'art contemporain si c'est d'énormes tableaux avec quelques taches de couleur. Mais certainement pas le cas des sculptures très très réalistes de Duane Hanson qui célèbre la vie des gens ordinaires.

En musée, j'ai développé une façon de visiter qui me convient. Avant, j'essayais de passer d'un tableau à l'autre, en lisant la légende pour mieux comprendre ou mieux me rappeler. Puis j'ai trouvé cette façon de faire très studieuse, pas nécessairement jouissive. Maintenant, je fais la tournée d'un pas plus décidé, comme pour passer la revue, laissant mes yeux aller sans l'intervention de la légende sur les tableaux, sans même m'attarder sur les noms de peintres. Seulement quand mes yeux sont séduits que je m'approche pour lire la légende, prendre connaissance du nom du peintre, apprécier le titre, les détails. De cette façon, je trouve que je suis mieux imprégnée de l'ensemble de l'exposition, de la mise en valeur des tableaux, de leur interrelation muette, de l'atmosphère d'un musée... Une approche plus sensitive, moins intellectuelle, je dirais même plus sensuelle donc plus satisfaisante... Et puis, quand mes sens sont assez satisfaits, comme une outre pleine, je quitte la revue sans insister pour tout voir, comme on serait porté de finir une assiette, ou faire déborder le réservoir d'essence en essayant de se rendre à un chiffre rond sur la facture à payer. C'est le sentiment de satisfaction qui me laisse sur le goût de revenir dans un musée pour une autre sensation de satisfaction accomplie, pas la technique, la connaissance ou l'art pour l'art. Tout comme dans l'exercice de l'amour charnel, ce n'est pas la technique, ou la routine ou le sport pour le sport. Mais le contentement et le goût pour le prochain contentement!

Ensuite, j'ai repris le rôle de la femme qui suit, c'est-à-dire, de celle qui attend la moitié de l'après-midi, le temps que la réunion de monsieur s'éternise. Puis, nous sommes revenus rapidement, après un souper aux poissons au coeur du marché By. Vingt-quatre heures de figuration ne m'ont pas empêchée de reprendre un rôle actif, le même soir, lors d'une rencontre de négociation à une heure tardive. Mais quand même, je suis lasse de contentement! En attente du moment propice pour le prochain contentement aussi, bien sûr!

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