19 mai 2000
De bas en haut

Une journée pour fignoler mille et un détails: ce tournage vidéo pour la semaine prochaine, ces conditions pour finaliser les dernières négociations, ce "background" et cette bordure pour la section du carnet rouge qu'il faut trouver avant que ma fille, ma technicienne attitrée, parte dans les bois. Et puis ce soir, célébration...

Seize adultes dans une salle privée d'un restaurant français du centre-ville. Certains étrennent un habit neuf, les femmes arborent des fleurs au corsage, cadeau de mon beau-frère irlandais. Un repas décent seulement, mais la salle est parfaite pour discuter et revivre anecdotes et souvenirs. Mon père a amené son premier passeport, les dernières petites photos d'identité que nous avions prises au Viêt-Nam pour parer à toutes éventualités de départ précipité. Et aussi, une coupure de presse du 19 mai 1975, parlant des 2700 réfugiés que Montréal avait reçu la veille. Sur le papier jauni, voici le titre:
Les Sud-Viêtnamiens entrés au pays
semblent être des "gens très bien"

Nous semblions être des gens très bien, ce soir, autour d'une grande table de forme rectangulaire: les patriarches à un bout (mes parents), les aînés à l'autre (mon mari et moi), mes trois frères et leurs épouses d'un côté, mes trois soeurs et leurs conjoints de l'autre. Évidemment mes deux autres soeurs spéciales ne sont pas de la partie. Mon père, dans son "discours", exprime la satisfaction de voir tous ses enfants en bons termes, les uns avec les autres. Mon beau-frère médecin remercie les bras accueillants du Québec, en regardant mon mari. Ce dernier remercie mon père pour la décision de venir ici, lui permettant de me rencontrer. Et moi, ne laissant passer rien sous silence, je répliquais que le pays a besoin des apports comme nous et ce n'est qu'échanges heureuses pour tous. Bref, quel moment d'accalmie entre passé et présent! Le passé de l'exode, de la transplantation et de la quête d'une place au soleil. Le présent de la deuxième génération, seize enfants de trois mois à vingt ans, qui déplace de l'air, qui arrime les espoirs et glorifie le statut de citoyen du monde.

Après le restaurant, ma soeur la dentiste propose d'aller aux quilles, les hommes pensent billard, ma plus jeune soeur, commissaire industriel, pense à danser mais son mari dit que nous ne savons même pas où aller! J'ai suggéré de marcher jusqu'à la place Ville-Marie pour aller au Club 737, question de faire quelque chose que nous n'avons jamais fait ensemble! Quelle aventure! Au pied de la tour, ma mère voulait rentrer déjà, plus nous nous rapprochons des ascenseurs, plus nous rencontrer des jeunes qui sortent le vendredi soir. Dans le grand hall de la Place Ville-Marie, des cordons et des gardes en t-shirt noir moulé et pantalon noire. Dans l'ascenseur jusqu'au sommet, ma mère était verte de panique contrôlée. Au sortir de l'ascenseur, une musique disco nous accueille, accompagnée de jeunes filles courtes vêtues et de jeunes gens par grappes. Nous cherchons à nous fuir vers un coin plus calme mais dans le "lounge" qu'on nous promettait tranquille, c'était pire! Les terrasses étaient venteuses et noires. Le restaurant au sommet finalement était calme, mais ma mère ne tenait plus. Elle s'en va enfin avec mon père et mon plus jeune frère. Nous avons pu enfin nous calmer tous pour s'asseoir et déguster, qui un dernier verre, qui, un café brésilien. Ainsi se termine le tourisme chez soi, car nous sommes bien chez nous, ici, à Montréal, comme Dieu le veux!

Toute la soirée, je me retenais de parler à ma famille de ce journal et du cahier rouge. Mais j'ai transmis à mots couverts, les voeux de lointains (!) amis, de par le monde. Alors, vous les connaissez maintenant, mais l'inverse n'est pas encore le cas. Un jour, peut-être! Dans ving-cinq ans!

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